A Ouargla, pétrole et chômage font bon ménage

0
223

Ils sont jeunes, pleins d’énergie, novateurs et détiennent une conscience politique. Eux, ce sont une dizaine de jeunes d’Ouargla qui se sont constitués en comité de chômeurs pour faire valoir leurs droits. Ils ont même pu sortir du cadre régional, jusqu’à créer un comité national pour la défense des droits de chômeurs (CNDDC).

 A Ouargla, ils sont connus par toute la population. Et ils sont craints par les autorités locales. Ils sont les premiers à avoir dénoncé les dépassements des services de sécurité, qui sont, selon le comité des chômeurs, en mèche avec la mafia du sud-est du pays.

Il faut rappeler qu’Ouargla est la capitale du pétrole algérien. A 80 km de la ville, se trouvent les gisements pétroliers de Hassi Messaoud. Il est utile de souligner que Hassi Messaoud veut dire « puit de Messaoud », du nom d’un homme qui a découvert le gisement à l’époque coloniale. Une fois l’indépendance acquise, la famille de Si Messaoud s’est retrouvée sans toit. A l’heure actuelle, ses descendants vivent dans une misère atroce.

A Ouargla, il est souvent dit que la ville est également la capitale des forces de l’ordre. Pour des raisons stratégiques, l’Etat algérien a doté la ville d’une armada capable d’intervenir rapidement pour protéger les puits de pétrole. Mais, ce qui est bien pour le pays, n’est pas souvent positif pour les habitants. Des éléments des forces de sécurité outrepassent leur prérogatives, imposent leur diktat et ceci en piétinant les lois de la République.

«Ici, n’importe quel policier peut devenir général»

Aibek Agh Sahli, l’un des membres actifs du comité des chômeurs à Ouargla, relate sans craintes les déboires que la population rencontre. « Les services de sécurité, qu’ils soient de la police, de la gendarmerie, ou du DRS, arrivent parfois à utiliser leur uniforme pour leurs intérêts personnels. Nous ne sommes pas contre l’Etat algérien, bien au contraire, c’est parce que nous aimons notre pays que nous avons décidé de dénoncer toutes les dérives », argumente-t-il.

Tahar Belabes, l’un des fondateurs du comité des chômeurs dénonce les pratiques mafieuses qu régissent la ville de Ouargla. D’ailleurs il joint au nom de la ville le terme « République », pour essayer de faire comprendre que sa région est régie selon un autre code, différent des autres villes d’Algérie. « Ici, n’importe quel policier peut devenir général, une fois muté à Ouargla. Les gens ont peur des forces de l’ordre, parce que l’Etat de droit n’a pas de sens. Toutes les lois de la République algérienne sont piétinées à Ouargla, au point que le président Abdelaziz Bouteflika est un personnage quasiment inconnu. Les gens ne le connaissent qu’à travers la télé, mais ils savent impertinemment qu’il n’a aucune autorité sur les services de sécurité présents à Ouargla», affirme Belabès.

Si le comité des chômeurs a été créé pour demander de l’emploi, ce sont surtout les pratiques de corruption qu’ils veulent dénoncer. « Pour demander un travail, outre les fameuse réseau de connaissances, il faut donner un pot-de-vin à quelqu’un qui travaille à l’Agence nationale de l’emploi. «Que votre CV soit étoffé ou pas, c’est presque l’unique recours pour travailler. Aussi, pas mal de directeurs régionaux de l’ANEM qui se sont succédé ont fait venir leurs proches, leurs cousins, ou leurs connaissances pour travailler chez les sous-traitants. Ils ont instauré le népotisme. Une direction régionale de l’ANEM est installée pour donner d’abord de l’emploi aux enfants de la région, avec bien entendu le respect de chaque profil. Mais à Ouargla, même si vous êtes docteur, on vous refuse, et on confisque votre place pour quelqu’un qui n’a pas dépassé la 6ème année primaire», déplore dans ce sillage Tahar Belabes.

Un chauffeur de taxi originaire d’Ouargla, sollicité pour nous emmener en petite promenade dans la ville, n’a pas caché ses pensées pour évoquer la peur « politique » de la population locale. « Ici, les gens ont peur. Vous avez une casquette de policiers, les gens vous craindront. Vous présenter une carte étatique, les gens vous fuiront. Nous subissons la hogra quotidiennement. Les forces de l’ordre ont ici des prérogatives incroyables. Ce n’est pas l’Algérie, c’est le Ouargland », ironise-t-il.

L’autre coté du silence est ahurissant. A Ouargla, pourtant une riche commune, laisse place à une pauvreté et à une misère jamais égalée. Les gens sont fatigués, les femmes sont souffrantes et les enfants clochardisés. Ce n’est pas pour rien que les «ouarglis» disent souvent que la manne pétrolière sert les régions du nord pour mieux réprimer celles du sud. Mais un journaliste local, El Madani Madani remet sur orbite les appréhensions. «Tout le monde sait que le régime algérien méprise le peuple. Dans un passé récent, les habitants d’Ouargla croyaient que l’argent du pétrole servait seulement les habitants du nord. Mais la médiatisation des émeutes a fait comprendre à la population de Ouargla que tous les Algériens sont victimes de l’exclusion et que la distribution des richesses ne profite qu’aux apparatchiks du régime», tonne enfin El Madani.

Haroun Charki