La semaine politique de Kamel DAOUD

Chadli a-t-il été bon ou mauvais pour l’Algérie ? Bilan des cafés maures et d’une histoire désormais ancienne.

1° – L’homme du slogan le plus mauvais au monde. Les historiens du régime s’en souviennent tous : l’homme le plus vieux dans le grade le plus élevé. Fondateur de la gérontocratie actuelle des plus de 70 ans au pouvoir d’un pays de 50 ans d’âge. Chadli a été donc le véritable enterrement du boumediennisme. Avec lui, on a fondé la tradition d’une Présidence faible face à des parrains occultes forts. C’est un Président par défaut nommé pour faire oublier un Boumediene trop imposant. Chadli était en quelque sorte la déstalinisation algérienne.

2° – Le démocrate par le « haut » : oui, avec Chadli on a mis fin à l’hégémonie du parti unique, celle du Président de la république patron du FLN. Chadli a inauguré le pluralisme et la constitution la plus libérale de cette époque. A côté d’un Bachar El Assad, il apparaît comme un Mandela à coté d’un Hitler. Selon certains, Chadli a été le premier révolté arabe contre un parti unique mais personne ne l’avait compris.

3° – Le sanguinaire. Est-celui qui a donné l’ordre ou pas. On ne le saura pas de sitôt. Reste que sous Chadli des centaines d’Algériens ont été tué par leur propre armée de libération. A Chadli est liée l’histoire de ce meurtre collectif et des évènements du 5 octobre 88. Les émeutes ont été qualifiées de chahut de gamins, puis d’accident de travail par la CNAS en guise d’indemnisation, puis en émeutes puis en « révolution » avant l’heure quand le régime a eu peur de la contamination du printemps « arabe ». Le 5 octobre a donc été réhabilité mais pas Chadli. Chadli a donc tué, avant de faire le mort.

4° – Le premier « dégagé » : oui mais par un coup d’Etat interne du régime contre l’Etat, justement. Deux décennies plus tard on a compris qu’il y avait eu complot et que l’homme a été dégagé par « peuple » interposé. C’est ce qu’on a lu aussi dans l’histoire récente de l’Egypte : une armée qui « dégage » un Moubarak par place de Tahrir interposée. Sauf que dans le cas algérien, cela n’a pas fini par une victoire des frères musulmans mais par une guerre civile. Curieux paradoxe : le régime dit aujourd’hui que le premier printemps « arabe » a été algérienn il y a vingt ans mais ne dit pas que Chadli est un dictateur qui a été chassé. Le 5 octobre est un « printemps » à blanc et sans obligation de résultat !

5° – Le prototype d’il y a vingt ans : Chadli est un Kadhafi moins fou et qui a fini avec une retraite dorée et un lynchage virtuelle. C’est un Moubarak dégagé par des militaires mais qui ne sera jamais jugé pour tirs à balles réelles contre manifestants ni pour homicide. Les fils de Chadli ne finiront pas en prison, mais ne finiront pas présidents. C’est un Benali qui a pris sa veste pas un avion.

6° – Le bonhomme de la boite de Pandore : vingt ans avant aujourd’hui, Chadli a été le premier président « arabe »  à jouer avec le feu sombre des islamistes. Il reste, pour l’histoire, celui qui a autorisé le FIS a exister et à active. Cela le perdra. Il a voulu jouer le FIS contre le FLN qui jouera la révolte contre Chadli qui jouera et perdra face à l’armée affolée. Dit-on.

7° – Le survivant : sur les six présidents qu’a connu l’Algérie, il est celui qui s’en sortira le mieux et avec le moins de souci après la perte du pouvoir : il ne sera pas enterré vivant comme Ben Bella ou enterré mort comme Boumediene ou tué dans le dos comme Boudiaf. Il aura une retraite, un traitement VIP. On lui imposera seulement de faire le mort : ne jamais répondre, ne rien dire, ne pas s’impliquer et se faire oublier.

8° – Le Père du système moderne : avant, c’était Boumediene. Après c’est le chadlisme et jusqu’à aujourd’hui. Le régime avait un père, une adresse, une personne à l’époque de Boumediene. Le Pouvoir été une EURL. Il deviendra, avec Chadli, une SPA. L’époque Chadli sera celle de l’émergence publique des lobbys, de la corruption généralisée, de la conversion des « services » en un holding politico-économique et du bien-vacant, des apparatchiks puissants. Les Algériens aînés gardent le souvenir du commencement du chaos et de la rapine. Le proverbe est faux mais tout le monde le connait : « celui qui n’a pas mangé du temps de Chaldi ne mangera jamais ».

9° – L’homme qui a laissé le plus grand héritage de blagues. On se souvient presque tous de cette époque d’avant la guerre 90 : celle où les algériens avaient une seule chaîne TV et dix mille blagues pour supporter le réel mono linguistique. Chadli en était le héros, la victime, l’unique personnage de cette épopée du rire de protestation et de la révolte par la moquerie. C’est avec Chadli que les algériens riront d’eux-mêmes, de leur sort et de leur désenchantement.

Chadli a été donc bon ou mauvais pour l’Algérie, son Etat, son pouvoir et santé ?  A chacun d’y répondre. Chadli est mort mais le Chadlisme reste encore vivant : usage du pouvoir comme jouet de caprice pour les fils, recours aux islamistes pour faire de la politique de chantage, affairisme, népotisme, corruption, faiblesse de la légalité devant la clandestinité, la répression comme unique recette de la gestion des oppositions…etc. Tout cela continu encore. Sous d’autres noms de familles. C’est ce que l’époque colle à cet homme. A raison ? On ne sait pas. Justement il ne s’est jamais exprimé. Il vient de mourir. La dernière victime d’octobre, justement.