La chronique société d’Aderrahmane Semmar. Nous sommes donc les nouveaux «fils de la France». Le verdict prononcé par un responsable du ministère des Affaires Religieuses est lourd et brutal. Les Algériens et Algériennes qui ont osé signer la pétition pour l’arrêt du chantier de la Grande Mosquée d’Alger sont non seulement des hérétiques, mais ils représentent également un danger pour la souveraineté du pays.

Les mots choisis par Adda Fellahi, chargé de la communication au ministère des Affaires religieuses et des Wakfs, ne laissent aucun doute sur la gravité de ces accusations. Dans les colonnes du quotidien arabophone Echorouk, ce responsable religieux et politique à la fois, en Algérie on ne saurait faire la différence, ni l’expliquer par ailleurs, s’est fait un plaisir à tailler en pièces ces Algériens qui «s’opposent  à la construction de la Grande Mosquée d’Alger».

«Comment peut-on être Algérien et s’opposer à la construction d’une mosquée?», s’est étonné ce responsable selon lequel la Grande Mosquée d’Alger est un «monument religieux somptueux qui sera édifié pour glorifier l’indépendance de l’Algérie». «Il est un défi lancé au colonialisme français et ses alliés de l’OTAN», a-t-il encore lancé fièrement et sur un ton qui laisse transparaître le mépris vis-à-vis de ces concitoyens qui tentent de faire de la résistance contre ce mégaprojet. Un projet divin finalement, laisse entendre le porte-parole du ministre des Affaires Religieuses, que personne n’a le droit de remettre en cause en Algérie.

Mais dans quelle époque vit-on ? Certainement pas en 2012 où le progrès et la liberté ont fait émanciper l’humanité. Une émancipation à laquelle l’Algérien n’a toujours pas droit puisqu’il doit observer silencieusement comment plus d’un milliard d’euros sont accordés à la construction d’une seule mosquée alors que dans son pays, des cancéreux meurent faute de prise en charge médicale. Le coût de cette Grande Mosquée est l’équivalent de 100 centres anti-cancer dont l’Algérie a cruellement besoin pour soigner sa population. En Algérie, 4000 mosquées sont d’ores et déjà en réalisation. En quoi donc cette nouvelle Grande Mosquée est vitale pour l’avenir spirituel du pays ? Va-t-elle rendre les Algériens encore plus musulmans qu’auparavant ? Le baromètre de la piété s’attarde-t-il uniquement sur le nombre des minarets qu’on érige ? Toutes ces questions, les Algériens se les posent matin et soir  depuis qu’ils ont entendu parler de ce projet pharaonique. Et pourtant, nos concitoyens n’ont jamais remis en cause la beauté d’un tel édifice qui, en d’autres contextes, alimenterait certainement leur fierté. Seulement, ce n’est nullement une priorité, ont-ils clamé, et l’Algérie a déjà beaucoup souffert de la mauvaise gestion de ses richesses. Des richesses qui pourraient profiter davantage à la santé et l’éducation où de nombreuses déficiences sont à déplorer. Les Algériens n’ont pas demandé une mosquée de plus. En revanche, ils ont manifesté pour des hôpitaux, des écoles, des usines et des nouvelles universités. Est-ce trop demander ?

Adda Fellahi a eu au moins le mérite de répondre clairement à cette interrogation qui hantait nos esprits depuis fort longtemps. Mais comme le mépris n’est pas une faute en Algérie, le ministère des Affaires Religieuses ne nous laisse pas vraiment le choix : soit vous êtes un Algérien, soit vous êtes «un fils de la France». Dans cette dualité diabolique, les commis de la foi ont oublié une chose : la démocratie, c’est aussi le droit de s’opposer à une Mosquée. Surtout si celle-ci incarne la bêtise et les dérives d’une médiocratie.

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