La terrible attaque terroriste qui s’est déroulée à In Amenas est au cœur de la préoccupation générale en Algérie mais aussi dans la monde. Qui sont ces terroristes ? Quel était leur but ? Quel danger représente cet évènement sur l’avenir du Sud de l’Algérie ? Les réponses à ces questions nous proviennent au compte-goutte, mais il reste encore beaucoup de zones d’ombre sur les raisons et les conséquences de cette tragédie. Salma Belaala, Ethnographe du mouvement djihadiste en Algérie et en Afrique du nord, et Chercheuse Marie Curie à l‘université de Warwick au Royaume-Uni, analyse cet évènement et revient sur ses conséquences dans toute la région du Sahel.

Que sait-on sur la Katiba Al-Moulathimine et de son rôle dans cette attaque ?

« Mokhtar Belmokhtar est le commanditaire de cette attaque. C’est un vétéran du GIA, c’est l’un des rares survivants des chefs de ce groupe armé. Il  a été émir du GIA dans la région sud de l’Algérie. Il a une expérience en termes de survie et de tactique de guérilla dans cette région, qui est de loin la plus difficile du point de vue géographique dans la région du Sahel. Pour toutes ces raisons, l’émir maitrise très bien la région du Sahel et en a le contrôle depuis une quinzaine d’années « , explique Salma Belaala.

Quant à la Katiba Al-Moulathimine, qui a revendiqué l’attaque terroriste, l’expert affirme que ces derniers  » communiquent très peu. C’est une dissidence très récente qui existe seulement depuis décembre 2012. On a très peu d’informations sur leur vision du djihadisme, et la diffusion de leur propagande reste encore très faible », précise-t-elle.

Qui est la Katiba Al Moulathimine ? (Audio)

Une menace provenant de la Libye qui était prévisible

« L’attaque d’In Amenas était malheureusement prévisible. Depuis l’effondrement du régime de Kadhafi, cette région est très vulnérable, notamment à cause de la circulation des armes, de la contrebande et des narcotrafiquants. Le régime et l’appareil sécuritaire libyen de l’époque de Kadhafi, qui contrôlait cette frontière algéro-libyenne, a été démantelé. Après l’effondrement du régime Kadhafi, la Libye n’a pas connu d’alternative sécuritaire ».

« La situation précaire au plan sécuritaire de la Libye post-Kadhafi a joué un rôle important dans l’organisation de cette attaque, on sait déjà que les véhicules utilisés par le groupe terroriste, pour se rendre sur le complexe gazier, provenaient de Libye et on suppose que les armes utilisées seraient également issues du trafic d’armes en Lybie ».

La menace prévisible, peut-il y avoir des récidives ? (audio)

La menace est réelle, mais il faut en identifier sa nature politique et ses ressorts locaux avant toute chose, analyse la chercheuse qui ajoute « Il faut déterminer la nature de ce groupe. Est-ce une guérilla ? S’agit-il d’une nébuleuse, de quelques groupuscules connectés à des bandits ? ».

Elle explique également que ’expertise algérienne et internationale n’est pas encore en mesure de donner des informations sur la configuration du djihadisme dans cette région du Sahara. Or cette connaissance est indispensable pour élaborer une politique sécuritaire adaptée à ce type de menace et de savoir si l’Algérie doit redouter deux fois plus la menace terroriste sur son territoire national.

Selon Salma Belaala la menace sera importante, dans le cas d’une organisation de type guérilla menée par des groupuscules djihadistes, car cette guérilla va instrumentaliser les franges vulnérables des populations de cette région pour s’en servir dans ses rapports de force contre l’État algérien.

Le sud algérien menacé par la contamination du « Sahélistan » ?

Notre interlocutrice refuse de parler de contamination du Sahélistan dans le Sud de l’Algérie, même si elle reconnait que cette région est exposée à une menace importante. La protection du territoire national dépendra surtout « de la capacité de la société civile et de la population algérienne dans cette partie du pays à se mobiliser pour résister et pour refuser en masse la radicalisation des takfiristes, salafistes, djihadistes, qui est en train de gangrener l’économie et la stabilité poltitique de cette partie du Sud», explique Salma Belaala,

« La société algérienne a connu la menace terroriste à grande échelle pendant la guerre civile et a su développer des moyens de résistance profonds indépendamment du régime. Souvenez-vous de la manifestation de 1993 qui a réuni près de 20 000 femmes pour dire non au terrorisme, sans le soutien de parti ou du régime », rappelle Salma Belaala.

L’avenir de l’Algérie ? (audio)

Comment l’Algérie doit-elle réagir ?

« On ne peut pas continuer éternellement avec cette politique consistant à marginaliser la société civile et la maintenir à l’écart de la résistance civique contre l’islamisme salafiste et takfariste, qui représente cette partie extrémiste du djihadisme. Il faut revenir à ce qui a été fait avant la concorde civile, c’est-à-dire à l’implication des associations de victimes du terrorisme et à l’implication des groupes d’auto-défense, et des patriotes dans le sud du pays et la Kabylie, les principales régions concernées », conclut-elle.