L’acte d’accusation dans l’affaire Michel Samaha a été rendu public hier. L’ancien ministre y affirme avoir voulu « provoquer un choc » et « pousser les autorités politiques à contrôler la frontière » avec la Syrie.

Le premier juge d’instruction militaire, Riad Abou Ghida, a requis la peine de mort contre l’ancien ministre Michel Samaha et – pour la première fois dans l’histoire du Liban de l’après-guerre – contre un haut responsable syrien, en l’occurrence le chef des renseignements, le général Ali Mamlouk, les accusant d’avoir voulu commettre des attentats terroristes contre des personnalités libanaises, des rebelles syriens et leurs passeurs, porter ainsi atteinte à la sécurité du pays et provoquer une discorde communautaire. Il a prononcé un non-lieu en faveur de la ministre syrienne Bouthayna Chaabane, pour insuffisance de preuves, et demandé aux services de sécurité de déterminer le patronyme du colonel Adnane, chef du bureau du général Mamlouk.

Selon le juge, « Samaha avait l’intention de faire usage des explosifs saisis dans sa voiture, qui lui avaient été remis par le colonel Adnane avec l’approbation du général Mamlouk, mais les attentats n’ont pas eu lieu pour des raisons indépendantes de sa volonté » relatés en détail dans l’acte d’accusation.

Celui-ci se compose de quatre parties : la présentation de l’affaire, les deux interrogatoires de l’ancien ministre devant le service de renseignements des FSI, puis devant le juge d’instruction, ainsi que le témoignage de l’ancien directeur de la Sûreté générale, Jamil Sayyed, devant le juge d’instruction.

Le magistrat rapporte dans le détail les propos tenus entre Samaha et le principal témoin, Milad Kfoury, consignés grâce aux instruments d’enregistrement que les services de renseignements des FSI avaient fournis à ce dernier lorsqu’il avait informé en juillet dernier leur chef, le général Wissam el-Hassan – assassiné un peu plus tard à Achrafieh – que l’ancien ministre lui demandait, sur instructions du général Mamlouk, d’exécuter des attentats et des assassinats dans le Akkar. Michel Samaha évoque notamment les cibles : « Les lieux de rassemblement des combattants syriens, ainsi que les personnalités libanaises qui les soutiennent et qui se trouvent avec eux. Deux ou trois attentats qui sèmeraient la terreur. » Aux questions de Kfoury qui lui demandait des précisions sur l’identité des personnes à abattre, il répond : « Si des iftars sont organisés en présence de députés, tu peux liquider ces derniers. Tu peux assassiner (Khaled) Daher et son frère, des dirigeants de l’Armée syrienne libre, faire sauter des caches d’armes » ou encore : « Et pourquoi pas le mufti (du Akkar). L’ASL a bien tué le mufti le plus important à Alep. » Mais à la question de savoir si le Hezbollah était au courant de ces opérations, Michel Samaha a répondu par la négative en hochant la tête.

Toujours selon l’acte d’accusation, au cours de son interrogatoire devant les enquêteurs du service de renseignements des FSI puis devant le juge d’instruction, l’ancien ministre a reconnu les faits qui lui sont attribués, mais en présentant l’affaire comme s’il avait agi sur proposition de Milad Kfoury qui aurait, selon ses dires, pris l’initiative de venir lui dire « qu’il pouvait obtenir des informations sur le trafic d’armes entre le Liban et la Syrie ainsi que sur la présence de rebelles syriens au Akkar et qu’il pouvait mener des opérations militaires contre eux ». « À cause de l’insistance de Milad Kfoury, j’ai posé la question au colonel Adnane qui faisait souvent part du mécontentement des responsables syriens face au trafic d’armes du Liban vers la Syrie. Il s’est dit intéressé par la proposition de Kfoury. Ce dernier m’a demandé s’il fallait cibler seulement les éléments armés syriens ou s’attaquer également aux chrétiens et aux alaouites, afin de semer la discorde, mais je lui ai répondu qu’il fallait seulement entraver les opérations de contrebande et non pas provoquer une discorde », raconte l’accusé expliquant également que les Syriens « ne s’étaient pas mêlés du choix des cibles ». « Je reconnais avoir commis une erreur en citant comme cibles le député Khaled Daher, son frère et le mufti, mais je l’ai commise pour en finir avec Milad », dit également Michel Samaha durant son interrogatoire, avant d’ajouter : « Je regrette ce que j’ai entrepris et je remercie Dieu pour Son intercession qui a empêché qu’on ne fasse du mal à des individus. »

« Manque de crédibilité »

Plus tard, devant le juge d’instruction, il indique qu’il était « persuadé que Milad Kfoury était un informateur ». À la question de savoir pourquoi il a quand même accepté de jouer le jeu, Samaha répond : « À cause du choc. J’avais l’intention de provoquer un choc pour mettre fin à l’anarchie au niveau de la sécurité au Akkar. Je pensais que ce choc était de nature à favoriser une entente politique autour de l’adoption de mesures sérieuses pour contrôler la frontière, à travers l’armée, ce qui mettrait fin aux interventions dans ce qui se passe en Syrie. » En réponse à une autre question du juge Abou Ghida, il explique qu’il a abondé dans le sens des propositions de Milad Kfoury parce qu’il était « persuadé que ce dernier n’irait pas jusqu’au bout de son projet » et qu’il voulait « le rassurer ». Il ajoute avoir lui-même parlé des attentats « parce que Milad les avait évoqués pendant que j’entretenais la conversation avec lui ». Ce à quoi le magistrat a répondu, sur un ton ironique : « Comme nous entretenons la conversation nous aussi, expliquez-moi pourquoi vous n’avez pas alerté un service de sécurité envers qui vous avez confiance de ce qui se passait entre vous et Milad Kfoury qui aurait pu être arrêté en flagrant délit. » « Je n’y ai pas pensé par manque d’expérience dans le domaine de la sécurité », a répondu Samaha, qui indique ensuite avoir agi de la sorte « dans l’intérêt du Liban ». « J’ai toujours été un négociateur et un médiateur qui n’a jamais traité de questions de sécurité », poursuit-il, avant de préciser que le général Sayyed n’était au courant de rien et qu’il l’avait seulement ramené dans sa voiture de Damas où il présentait ses condoléances aux dirigeants syriens après le décès d’Assef Chawkat et du fils d’Ibrahim Safi. C’est ce que le général Sayyed a également affirmé dans son témoignage devant le juge, qui conclut en relevant « le manque de crédibilité » des révélations de Samaha et qui énumère les articles du code pénal qui s’appliquent dans cette affaire, dont l’article 549 qui prévoit la peine de mort.

Lu sur L’Orient le jour

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