Les violences religieuses et communautaires qui ont eu lieu ces derniers jours ont fait plusieurs dizaines de morts. Même si le calme est en partie revenu, de nouveaux heurts ne sont pas à exclure. Les explications de MYTF1News.

Quelles sont les confessions concernées par les violences des dernières semaines ?
Elles ont opposé des bouddhistes -environ 80% de la population, en majorité issus de l’ethnie Bamar- à des musulmans, qui représentent environ 4% des Birmans. Fin mars, les affrontements ont commencé après un simple faits divers local survenu à Meiktila, dans le centre de la Birmanie. Un vendeur d’or musulman s’est disputé avec un client bouddhiste. Le différend s’est rapidement transformé en émeute menée par des nationalistes bouddhistes. Les quartiers musulmans -mosquées, maisons…- ont été pris pour cible. Le bilan officiel, probablement sous-estimé, fait état d’une quarantaine de morts, principalement musulmans.

Surtout, il semble que ce ne soit pas forcément l’œuvre d’une foule en colère agissant spontanément. « D’après les témoignages que j’ai pu recueillir et les récits des journaux, tout semblait très coordonné pour une simple dispute ayant mal tournée. Il ne s’agissait pas uniquement de personnes énervées, mais surtout de gens extérieurs au secteur, probablement des hommes de main, et de bouddhistes radicaux. La police a aussi été étrangement passive. Et c’est l’armée qui a été appelée pour rétablir l’ordre. « , explique à MYTF1News Olivier Guillard, spécialiste de l’Asie à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris),  directeur de l’information chez Crisis 24 (cabinet de conseil en gestion des risques) et auteur de l’ouvrage Birmanie 2020 : De l’état des lieux aux perspectives. 

Etaient-ce les premières violences intercommunautaires ?
Non. A l’été 2012, les Rohingyas, une ethnie musulmane apatride rejetée par toute la Birmanie, avait déjà été la cible de violences menées par des bouddhistes dans l’Etat Rakhine, à l’Ouest du pays. Selon le bilan officiel, plus de 180 personnes avaient été tuées dans ces affrontements et plusieurs milliers avaient fui le pays.

« Les violences de 2012 et celles du moins dernier ne sont pas forcément liées. Mais elles montrent néanmoins les difficultés de passer d’un régime militaire à un gouvernement démocratique. En laissant plus d’espace aux différentes expressions, elles favorisent les explosions de violence dont sont généralement victimes les minorités. Et il faut bien admettre que la majorité des Birmans ne font pas grand cas de ce qui peut arriver aux musulmans », souligne Olivier Guillard.

« L’armée rappelle son existence et son autorité »

Ces violences sont-elles donc en partie dues à la fin de la dictature ?
Oui. A l’époque de la dictature, l’armée et les forces de l’ordre étaient partout. Et, comme pour les revendications politiques, elles réprimaient férocement toute velléité de manifestation communautaire. Aujourd’hui, l’ouverture du régime décomplexe les attitudes.

Si les émeutes de mars n’étaient pas spontanées, qui est à leur origine -ou du moins à qui profitent-elles ?
Pour l’instant, difficile de désigner précisément un instigateur. « Mais il existe un faisceau d’acteurs opposés aux réformes politiques en cours. Ce sont d’anciens militaires ou d’anciens responsables de l’Etat qui estiment qu’ils ont perdu trop de responsabilités et qui ne veulent notamment pas travailler avec Aung San Suu Kyi« , note Olivier Guillard.

Quoi qu’il en soit, ces émeutes meurtrières jettent le trouble, voire le discrédit, sur la poursuite des réformes et ternissent la crédibilité et l’image du nouveau régime sur la scène internationale. Et elles permettent à l’armée de rappeler qu’elle est toujours là pour ramener le calme à l’intérieur du pays si la démocratie n’est pas capable de le faire. Bref, une bonne piqûre de rappel de son existence et son autorité.

« Aung San Suu Kyi est devenue une politicienne »

Quelle est l’attitude d’Aung San Suu Kyi sur le sujet ?
Les observateurs, voire certains de ses partisans, ont été surpris, même déçus, de sa réaction très timorée. Beaucoup s’attendaient à ce qu’elle intervienne dans le débat pour servir de médiatrice. « Mais elle n’est plus désormais l’opposante qu’elle a été. Elle est aujourd’hui une vraie politicienne qui vise la victoire aux législatives de 2015. Intégrée au système, elle ne peut donc pas se permettre de se mettre à dos les Bamars, qui constituent son fonds de commerce électoral », explique Olivier Guillard.

D’autres violences sont-elles à craindre ?
« On ne peut pas l’exclure », indique Olivier Guillard. Les Rohingyas sont en effet un bouc-émissaire dont personne ne veut. Et dans ce contexte de résurgence nationaliste, la minorité musulmane est une cible facile.

Exportation aux pays voisins ?

Y-a-t-il un « risque » d’exportation aux pays voisins ?
Des affrontements entre musulmans, qui voulaient venger les leurs, et bouddhistes ont eu lieu en fin de semaine dernière en Indonésie. Des réfugiés Rohingyas sont aussi arrivés en masse dans le plus grand pays musulman du monde. Pour Olivier Guillard, « cela relève cependant plus du faits divers que de la tendance de fond ».

Les bouddhistes ont-ils, à l’instar des autres confessions, leurs extrémistes ?
Oui. Cela peut paraître surprenant en raison de l’image de pacifisme que le bouddhisme possède dans les pays occidentaux. Mais il génère aussi des dérives.
La Birmanie, où il se double d’un fort sentiment de nationalisme, n’est pas le seul pays asiatique concerné. La Thaïlande a ainsi connu des batailles sanglantes entre bouddhistes. Au Sri Lanka, les cingalais bouddhistes se sont quant à eux affrontés aux tamouls hindouistes.

Lu sur MYTF1News