Le devoir de mémoire, les exactions, les excuses. C’est un peu de tout cela dont il est question dans « La guerre de la honte », le livre d’un ex-soldat français envoyé en Algérie. Un témoignage rare.

Il se dit encore « profondément traumatisé ». Cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie, celle qui longtemps a caché son nom, Yves Salvat garde un souvenir douloureux et impérissable. Auteur de plusieurs ouvrages sur la « question algérienne », comme on disait à l’époque, cet historien a présenté samedi à la rencontre organisée par Diwan Dar Abdelatif à Alger un livre-témoignage puissant, « La guerre de la honte. Torture de la guerre d’Algérie 1954-1962 ». Un récit personnel dans lequel il donne aussi la parole à quinze autres appelés de l’armée coloniale qui ne s’en sont pas sortis indemne. Marqués, comme lui, dans leur chaire mais surtout dans leur esprit.

« Rongés par le remords »

Mais beaucoup peinent encore à se livrer et à poser des mots sur leur traumatisme. Sollicité par Yves Salvat, certains ex-appelés ont tout simplement refusé de témoigner et partager leur expérience, sans doute pour ne pas avoir à revivre leur expérience. « Quelques-uns n’ont pu s’exprimer car rongés par le remords d’avoir été impliqués dans des actes de délation », confie l’auteur. Beaucoup d’entre eux souffrent d’un stress post-traumatique, assure Yves Salvat, qui révèle que l’un de ses camarades de section, hanté par les événements, a fini par se suicider en 2011.

Des comportements aussi inhumains que l’Allemagne nazie

Mais pour lui, le besoin de témoigner s’est fait sentir dès l’indépendance de l’Algérie en 1962. Sûrement grâce à son militantisme au sein du parti communiste français où « on apprend à dire ce qu’on pense », considère-t-il. C’est à 19 ans qu’il s’est engagé en 1958 dans l’armée française. Il reste en Algérie deux ans pour « pacifier le pays et y mettre de l’ordre », lui a-t-on dit. De « guerre », on en parlait jamais, se souvient-il. Ses supérieurs lui interdisait même d’en parler en ces termes. « Nous étions comme conditionnés pour cela et évoluions dans une sorte de vase clos », raconte Yves Salvat dans son livre paru aux éditions Sedia en août 2012. Au cours de son service militaire en Algérie, « j’ai assisté aux mêmes scènes que les Français ont subies lors de l’occupation allemande. En clair, l’armée française a reproduit sur les populations musulmanes le schéma de comportements inhumains infligés par les nazis », a-t-il raconté au magazine littéraire L’ivreEsq, en novembre dernier.

C’est au nom du devoir de mémoire qu’Yves Salvat a tenu à rédiger cet ouvrage. Pour que la France assume enfin toute sa responsabilité dans son lot de crimes et d’exactions, affirme-t-il. « En France, on parle depuis le mandat de Sarkozy de « guerre des mémoires », mais il ne s’agit en réalité que d’une fausse mémoire que l’on tente de véhiculer », déplore l’historien.