C’est du moins ce que croit un grand nombre de Tunisiens. Chaque jour, les rangs de ceux qui sont ouvertement hostiles au Qatar grandissent en Tunisie. Et ils ne sont pas les seuls dans le monde arabe.

C’est avec une plume acérée que le journaliste tunisien Ben Ammar Salem a interpellé le président Moncef Marzouki dans un article publié sur le site Tunisie-news.com le 13 avril. Très remonté, le chroniqueur ne mâche pas ses mots. Selon lui, le président Marzouki laisse pour quelques prétrodollars la Tunisie se faire coloniser par le Qatar qui “veut faire de cette terre paisible un sanctuaire djihadiste”. “Sache que la Tunisie n’est pas à vendre, et que son honneur n’a pas de prix”, assène-t-il.

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“Complice des Etats-Unis et d’Israël”

Ben Ammar Salem n’est pas le premier Tunisien à s’élever contre le Qatar. Au micro de  Mosaïque Fm, le politologue tunisien Riadh Sidaoui a estimé le 15 avril que le Qatar veut avorter la révolution tunisienne parce qu’elle constitue une menace pour l’existence des monarchies du Golfe. “Le Qatar promeut la démocratie sans l’appliquer sur son territoire et que ce pays fait partie des dictatures absolues parce qu’il n y’a pas d’élections libres, ni de presse libre ni de magistrats au Qatar”, a-t-il attaqué. Membre du comité central du parti socialiste, Naoufel Ziadi va plus loin. A l’issue d’une réunion populaire de son parti, le 14 avril, il a déclaré que la Tunisie est la cible d’un coup d’Etat wahhabite, fomenté par le Qatar.

Les cyberactivistes du collectif Anonymous Tunisie s’y mettent aussi. Dans un communiqué cité par le quotidien algérien L’Expression, les hackers tunisiens ont décidé de s’attaquer au régime qatari, “complice des Etats-Unis et d’Israël” et “à l’origine de toute tentative de déstabilisation sécuritaire dans les différents pays arabes”. Baptisée “OpQatar”, leur mission cible les principaux sites web gouvernementaux qataris.

“Dégage !” le Qatar

Déjà l’an dernier les Tunisiens pestaient contre le Qatar. Invité d’honneur des célébrations du premier anniversaire de la chute de Ben Ali, le 14 janvier 2012, l’émir Hamad Ben Khalifa Al Thani a été accueilli froidement par la population. Près de 3 000 manifestants réunis sur l’avenue Habib Bourguiba, au coeur de Tunis, avaient scandé “Dégage !” à l’encontre de l’émir qatari. “Ni l’Amérique ni le Qatar, le peuple tunisien est libre !”, avaient lancé les militants du Parti communiste des ouvriers de Tunisie.

Mais le Qatar menace-t-il réellement le processus démocratique entrepris en Tunisie au cours de ces deux dernières années ? Ce petit Etat du Golfe est-il vraiment le “bras armé des Etats-Unis dans la gestion du printemps arabe”, comme le dénoncent ses contradicteurs ?

Responsable de l’assassinat de Belaïd ?

Le professeur franco-syrien de géostratégie Bassam Tahhan en est lui convaincu. Sans détour, il a accusé le Qatar d’être derrière l’élimination de Chokri Belaïd, l’ex-secrétaire général du parti des Patriotes démocrates unifié. Selon ce professeur, Chokri Belaïd était l’homme à abattre car trop critique envers l’Etat qatari. Quelques heures avant sa mort, il avait effectivement accordé un entretien au journal Al Khaliij, au cours duquel il avait employé l’expression “crime politique” seize fois. “Tout le monde sait que le Qatar a aidé le parti Ennahda à arriver au pouvoir. Tout le monde sait aussi que le Qatar est en Libye et que probablement l’arme du crime viendrait de Libye, puisque les armes livrées par l’Otan à ce pays passent maintenant dans les pays voisins, la Tunisie, le Mali, et d’autres…”, a souligné Bassam Tahhan qui a mis en garde les autres pays arabes contre cet “ami” qui est le Qatar.

Journaliste à Kapitalis.com, Ridha Kéfi tient à relativiser l’influence du Qatar en Tunisie et dans le monde arabe. “Les allégations de certains à propos d’un soi-disant “complot” américain, dont le Qatar serait l’exécutant, pour instaurer des régimes islamistes dans toute la région, nous semblent quelque peu légères sinon grotesques”, écrit-il. Selon lui, les Américains n’auraient pas besoin d’un petit émirat gazier pour mettre en route leur plan en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. “Ils ont suffisamment de relais dans les pays-mêmes, au sein des armées et des administrations, et pas seulement des partis et de la société civile, pour y aller eux-mêmes franco. Franchement : quelle force, aujourd’hui, en Tunisie, pourrait les en empêcher ? Hamma Hammami et son Parti ouvrier communiste tunisien ou les quelques groupuscules d’extrême-gauche et/ou nationalistes arabes, grands défenseurs des dictatures, passées, actuelles et à venir ? Soyons sérieux…”, avance Ridha Kéfi.

Face à la montée de la colère des Tunisiens contre le Qatar, le gouvernement en place monte au créneau pour défendre son donateur favori. A commencer par le président lui-même. “Ceux qui s’en prennent au Qatar doivent en assumer la responsabilité”, a averti Moncef Marzouki le 11 avril, dans un discours prononcé au palais présidentiel de Carthage. Mais pas sûr que cet avertissement ne suffise à faire retomber l’animosité des Tunisiens envers le Qatar.