Abdelaziz Bouteflika lors de l''inauguration du 17ème édition du Salon International du Livre / DR

Lire, ce verbe ne se conjugue presque plus en Algérie. Il est remplacé depuis un certain temps par le verbe manger ou sa variante, plus raffinée, consommer. Lire, les Algériens n’ont plus le temps nécessaire pour cette activité intellectuelle. A vrai dire, ils ne trouvent plus un intérêt pour s’adonner à la lecture, cette activité qui ne rapporte presque rien… sauf du savoir et de la culture. Justement, ces deux mots ont aussi disparu du vocabulaire des Algériens, du moins de la majorité écrasante d’entre eux.

Dans les bus, les trains, les taxis ou dans les espaces publics, un Algérien qui prend un livre et lit, c’est devenu aussi rare à trouver que les métaux précieux. Un Algérien qui lit en public, c’est une scène si insolite qu’elle devrait être immortalisée par une photo. Attention, me disent mes détracteurs, les Algériens lisent, quand même, les journaux ! Certes, pas de quels journaux s’agit-il ? De la presse sensationnaliste et racoleuse qui cultive les faits divers sanguinaires en rajoutant les spéculations politiques les plus farfelues. Mais si cette presse est lue, c’est parce qu’elle a créé aussi un nouveau genre : le porno-religieux ! Un nouveau genre à la frontière du journalisme et de la littérature de bas étage où on retrouve le sexe hard, viols, amours illégitimes and Co,  interprété et commenté par les fetwas religieuses les plus ingénieuses. Bref, on l’aura compris, les Algériens aiment consommer, manger pour éprouver des sensations et des excitations fortes.

Un livre ne procure pas aux Algériens ce genre d’excitations. C’est certainement pour cela que les librairies ferment, les unes après les autres dans notre beau pays. Leur nombre se compte sur les doigts d’une main dans les grandes villes. Quant à l’intérieur ou le sud du pays, le livre n’a plus aucune voix au chapitre. Les librairies sont quasiment inexistantes ! En revanche, les magasins d’Alimentation Générale, on les trouve partout. Les boutiques de fringues aussi. Les libraires ferment, mais les supérettes poussent comme des champignons. Pour n’importe quel produit alimentaire, importé naturellement de l’étranger, et rarement fabriqué en Algérie, des queues se forment au quotidien. Les Algériens consomment, mangent tout. Ils veulent tout goûter. Leur loisir favori, se balader dans les allées des centres commerciaux. Lécher les vitrines et remplir des sacs, encore des sacs, et des chariots en produits alimentaires. Peu importe la facture à payer. Il faut acheter, manger et consommer. C’est la modernité qui le veut. L’oblige même. Un Algérien qui n’est pas encore parti faire ses courses dans ces nouveaux immenses  supermarchés, c’est un Algérien désuet qui manque cruellement de savoir-vivre, répètent en boucle les mauvaises langues.

Quant à la lecture, il faut l’oublier. Elle ne fait pas grossir le ventre, ni n’atténue la faim. Les Algériens n’ont pas faim de culture ou de savoir. Une étude internationale de l’UNESCO l’a prouvé il y a cela quelques années. En Algérie, comme dans la majorité des autres pays arabes,  la moyenne de lecture est de 6 minutes par an !  En Europe, cette durée est de 36 heures par an. Mais de ces européens, on veut leurs supérettes et jamais leurs librairies. Dans la société algérienne, le livre n’est guère une promesse d’avenir meilleur. Le livre rappelle trop le  travail et l’obstination. Pourtant, si nécessaire pour emprunter la voie de l’émergence, ces deux qualités ne trouvent pas preneur dans notre pays où les Alimentations Générales sont devenues des temples vénérés par une société en transe lorsqu’elle mange, et en déprime lorsqu’elle tente de lire…