Voilà deux mois que la question alimente les discussions : que se passe-t-il en Algérie ? Le président Abdelaziz Bouteflika est en France depuis le 27 avril. La prochaine élection présidentielle doit avoir lieu dans un an. Les spéculations vont bon train sur le devenir politique proche mais aussi sur l’avenir du président comme du pays. L’énigme reste entière.

Nul ne sait quoi que ce soit au sujet d’Abdelaziz Bouteflika. Lors de son hospitalisation le 27 avril dernier au Val-de-Grâce à Paris pour un accident cérébral, certains pensaient déjà que c’était le dernier voyage du président algérien. Un aller simple, en l’occurrence. La fragilité de l’état de santé de Bouteflika, 76 ans, déjà hospitalisé en 2005 à cause d’un probable cancer de l’estomac, ne cesse depuis deux mois d’alimenter les rumeurs les plus folles. Mort pour nombre d’Algériens, il aura fallu attendre le 11 juin dernier pour qu’une vidéo le montrant « en forme » (bien qu’en robe de chambre) ne fasse taire les allégations.

Cela étant, quoi de plus normal que de spéculer sur la santé du président dès lors qu’il n’existe aucune communication à son sujet ? D’autant que les précédents en matière de non communication ne sont pas nouveaux en Algérie. Le président Boumediene, en 1978, était mort depuis 45 jours quand la population l’a appris. Et 35 ans plus tard, le mystère demeure sur la cause réelle de son décès.

L’Algérie est depuis des décennies la reine en matière d’opacité. En 2013, c’est Said Bouteflika, frère cadet d’Abdelaziz, qui est en charge de cette « non-communication ». Dès lors, les plus folles rumeurs sont évoquées : la mort prochaine du président, sa survie « à la Fidel Castro », les candidats à la prochaine présidentielle, les successeurs potentiels de Bouteflika… Tout est permis.

Tout peut-il arriver ?

Révisée par ses soins en 2008, la Constitution algérienne autorise Abdelaziz Bouteflika à se porter candidat autant de fois qu’il le souhaite. Lors de son discours de Sétif pourtant, le 8 mai 2012, le président algérien a sous-entendu qu’il ne se présenterait pas pour un quatrième mandat présidentiel. La politique doit être mise entre les mains de la génération post-indépendance, tentait-il d’expliquer. Peu après, nombre de ses proches conseillers lui demandaient de briguer un quatrième mandat alors que « Boutef », comme l’appellent les Algériens, était déjà bien malade.

En 1987, en Tunisie, Ben Ali dépose le président Habib Bourguiba pour sénilité et s’empare du pouvoir, devenant ainsi en tant que successeur constitutionnel, président et chef suprême des forces armées. Coup d’Etat médical ou pas, l’article 88 de la Constitution algérienne stipule qu’en cas d’incapacité du président à gouverner, le chef du Sénat peut prendre le pouvoir pour une période d’intérim de 45 jours, à l’issue de laquelle des élections doivent être organisées. Le débat reste ouvert sur cette procédure d’empêchement. Jusqu’à présent, peu de voix osent la réclamer, même dans l’opposition, toujours en quête de légitimité pour tenter de briguer le prochain mandat présidentiel. La question se pose : qui pourrait prendre la place d’Abdelaziz Bouteflika s’il mourrait demain ?

Qui prend les décisions en l’absence du président ?

Officiellement, c’est toujours Abdelaziz Bouteflika qui dirige l’Algérie. En 2005 lors de sa précédente hospitalisation, il s’était absenté durant quatre semaines. Depuis janvier 2013, il en est à huit semaines… pour le moment. L’éditorialiste Kamel Daoud, du Quotidien d’Oran, résume ainsi la situation : « L’Algérie est devenue la salle d’attente d’un président Bouteflika hospitalisé en France ». Officieusement donc, il semblerait que c’est le « système » (terme utilisé par les Algériens pour définir le pouvoir, les hommes politiques et les services de sécurité, ndlr) qui continue de mener le pays.

Pour la suite, plusieurs noms circulent, mais aucun leader ne s’est officiellement prononcé candidat. Quant au souhait du président malade que la génération des maquis de la Libération laisse sa place aux jeunes, cela paraît être un vœu pieux. En tête des éventuels candidats : Ali Benflis, 68 ans, ancien chef du gouvernement (2000-2003), ex-secrétaire général du FNL et membre de l’opposition depuis 2004. Il y a également Ahmed Bendbitour, Premier ministre de décembre 1999 à août 2000, il est le seul leader à avoir affiché clairement son intention de briguer la magistrature suprême en 2014. D’autres noms circulent, aucun n’est pour le moment officiel.

Une armée toujours présente officieusement

Quand Abdelaziz Bouteflika est apparu pour faire taire les rumeurs sur son état de santé, depuis les Invalides à Paris la semaine dernière, il recevait le Premier ministre Abdelmalek Sellal et le chef d’état-major de l’armée algérienne Ahmed Gaïd Salah.

La présence du chef d’état-major algérien à Paris pose des questions. Parce qu’en Algérie, l’armée a un rôle inédit. Même si elle s’est officiellement retirée de la scène politique depuis une dizaine d’années, son rôle n’en demeure pas moins important.

En Syrie ou en Mauritanie, elle est professionnelle ; en Libye ou au Yémen, l’armée est constituée de soldats issus de tribus ou de clans spécifiques. En Tunisie et en Egypte, elle est, selon le terme du spécialiste du monde arabe Mathieu Guidère, « populaire », c’est-à-dire formée de conscrits qui ont de ce fait un lien étroit et solide avec le peuple. L’armée algérienne, quant à elle, a un ancrage historique dans l’histoire du pays. « Conquérante, elle est aujourd’hui un acteur majeur de la politique et de l’économie du pays », écrit Mathieu Guidère ( in Le choc des révolutions arabes, Editions Autrement, 2011). Elle a été la gardienne de l’unité du pays depuis son indépendance.

En 1979 par exemple, c’est l’armée qui choisit le colonel Chadli Benjedid comme candidat-président. Alors qu’en sera-t-il en 2014 ? La question reste entière. Le nom de Liamine Zeroual – président de 1995 à 1999 – circulerait dans certaines sphères de l’armée. Mohamed Mechati, dirigeant de la révolution, a appelé l’armée à « agir vite face au vide politique ». La réaction du ministère de la Défense a été immédiate, rappelant que l’armée est une « institution nationale républicaine aux missions clairement définies par la Constitution, où il est formellement déterminé le rôle de consolidation et de développement du potentiel de défense de la nation et qui s’organisent autour d’une Armée nationale populaire totalement investie dans sa mission permanente de sauvegarde de l’indépendance et de défense de la souveraineté nationale ».Tout est donc possible.

En attendant, les tractations se poursuivent en coulisses. L’Algérie est à l’agonie et a plus que jamais besoin d’un capitaine pour tenir la barre du navire. Les scandales de corruption refont surface. Il n’y a pas de printemps arabe en Algérie. Pour le moment en tout cas. Pourtant les raisons ne manquent pas. Le chômage des jeunes explose, le terrorisme est aux frontières, la rente pétrolière ne profite qu’à une minorité. Les institutions sont en panne et le népotisme prend de l’ampleur. Et Abdelaziz Bouteflika dirige l’Algérie, un pays dont la fibre nationaliste est très forte… depuis la France.

Lu sur RFI

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