Le flou et l’atonie du champ politique algérien semblent étrangement contraster, voire en déphasage, avec le bouillonnement social qui s’est emparé de presque tous les secteurs d’activité et de tous les corps de métier.

Les partis donnent l’impression de «négocier» leur survie organique dans une situation où se multiplient les reniements, se nouent provisoirement de fausses alliances et tardent à se former des blocs solides animés de projets défendables. Le gouvernement, lui, donne l’impression de se déployer avec un zèle peu coutumier, probablement destiné à combler le vide laissé par le président de la République parti pour des soins à l’étranger depuis plus d’un mois.

Aux interrogations et observations, jugées «désobligeantes», de certains partis relatives à l’absence de Bouteflika et à son état de santé, des membres du gouvernement et d’autres hautes personnalités de l’Etat – à l’image du président du Conseil de la nation – tentent de répondre avec un effort de se donner l’assurance en soi. Il n’en demeure pas moins que l’épisode, non encore clos, de la maladie du président de la République a fait, comme il fallait s’y attendre, remonter en surface tous les malentendus, contentieux et déchirements politiques que partagent les acteurs de la scène algérienne, aussi bien dans le camp de ce qu’on peut appeler la majorité électorale telle qu’elle s’est dessinée depuis 2012 dans les assemblées élues, que dans le camp de l’opposition.

Il faut reconnaître que ces concepts – majorité/opposition – demeurent encore flous dans un contexte d’éternelles recompositions politiques. C’est pourquoi, les «missions » que leurs leaders se sont donné au cours de l’absence du président de la République, depuis le 27 avril dernier, même si elles divergent totalement les unes des autres, ne peuvent guère nous renseigner d’une façon sûre et définitive sur les aspirations des uns et des autres et sur la nature des alliances qu’ils compteraient nouer à l’occasion, par exemple, de l’élection présidentielle.

C’est un champ politique foisonnant par le nombre de formations et d’acteurs, mais réduit à la portion congrue, lorsqu’il s’agit d’éclairer l’opinion, de tracer des perspectives et d’agir dans l’esprit de responsabilité. Après les nouveaux agréments, intervenus quelques mois avant les élections législatives de mai 2012, d’autres partis politiques ont constitué des dossiers administratifs et sont en attente d’agrément.

Pour ceux, parmi les citoyens, qui ont vécu le fameux épisode de l’ouverture pluraliste de 1989, il s’agit presque d’un «remake» ou d’un éternel recommencement, après une parenthèse d’insécurité qui aura duré presque quinze ans, au cours de laquelle les «prétentions» politiques et démocratiques des Algériens ont fortement été revues à la baisse ou carrément ravalées. Le «réveil» numérique et organique actuel des formations politiques correspond-il à un surcroît de conscience politique au sein de l’élite nationale ? Augure-t- il d’un bond qualitatif qui donnerait de nouveaux ressorts aux réformes politiques ?

On ne peut visiblement pas s’avancer sur un terrain aussi incertain, d’autant plus que ce qui semble être le joyau de ces réformes, à savoir la révision constitutionnelle, demeure confiné dans un cadre trop restreint, celui d’une commission «pentarchique» qui n’a pas encore livré la mouture du nouveau texte.

Cette évolution peu régulière du paysage politique national ne déroge pas à la règle générale d’une certaine anémie, voire une «stase», qui grève l’ensemble des réformes annoncées bruyamment pendant les années 1990 et réitérées en avril 2011 par le président Bouteflika. En effet, le versant économique des réformes, lui non plus, n’échappe pas à une espèce d’éternelle quête de ses marques. Depuis les premières privatisations opérées par Abdelhamid Temmar, jugées peu rentables, jusqu’aux nouvelles orientations imprimées au secteur industriel par Cherif Rahmani (partenariat public-privé PPP, probable révision de la règle des 49/51%, et… renationalisation d’El Hadjar), en passant par la fameuse loi de finances complémentaire de 2009 par laquelle Ahmed Ouyahia a fait passer un certain nombre de décisions allant dans le sens d’un développement «autocentré», la «guidance» économique du pays tarde à fixer définitivement son cap, comme peinent à se stabiliser les repères politiques du pays.

La «solidarité» des éléments de la crise Les quelques initiatives drapées, il y a quelques années, du nom de réformes économiques et supposées conférer rationalité et pragmatisme aux investissements – par le moyen de la multiplication du nombre d’entreprises, particulièrement les PME – n’a pas pu dépasser l’ambition d’investissements publics (infrastructures et équipements) dans un climat d’aisance financière issue des recettes exceptionnelles des hydrocarbures. Le schéma et la configuration générale de l’appareil économique n’ont pas pu subir de grands changements. Ce sont plutôt des ahans que, logiquement, la solidité financière du pays devrait bannir, pour une relance basée sur le principe de la diversification de l’économie nationale. Car, la réalité des besoins de l’Algérie est en train d’évoluer d’une façon fulgurante. Le bond démographique fait de l’Algérie un pays fort des ses 38 millions d’habitants avec plus de 70% de jeunes.

Le chômage, officiellement estimé à 10%, lorsqu’il est décliné dans ses composantes, concerne plus de 25% de jeunes. Et l’on sait également que, sur le marché du travail, arrivent chaque année des dizaines de milliers de diplômés universitaires qui ne parviennent pas à s’insérer dans ce marché peu performant. A cela, s’ajoute naturellement le déficit de formation d’une autre catégorie de jeunes. Ce qui fait renforcer davantage le marché informel, la délinquance juvénile et la violence sociale.

La question, longtemps restée taboue, du renouvellement du personnel politique et du personnel gestionnaire de l’économie, sera-t-elle posée d’une façon crue maintenant que plus d’un demi-siècle est passé depuis l’indépendance du pays ? L’actualité du mois d’avril 2013 – faite de l’annonce de plusieurs hauts responsables politiques malades (en plus de Bouteflika), il y a eu Abdelmadjid Sidi Saïd, Abdelkader Messahel, Aït Ahmed – n’a-t-elle pas révélé la prévalence gérontocratique dans un pays de plus de 70% de jeunes ?

La rupture générationnelle a visiblement tardé à s’opérer. Le «monopole» politique de la classe issue du mouvement national, inscrit dans la fatalité biologique de la vie, pourra-t-il être dépassé dans la sérénité et dans une perspective de la promotion des valeurs de la démocratie et du développement économique ? Incontestablement, une forme de funeste «solidarité » semble se tisser entre la médiocrité des réformes économiques et le surplace des réformes politiques. Ces deux données de la vie nationale sont, bien entendu, rendues plus visibles et moins «spéculatives» lors de certaines crises ou de tension paroxystique.

Pour les contre-performances de notre économie, c’est la crise sociale avec ses émeutes, ses grèves et ses revendications, qui les met en avant pour notre «sous-développement » politique, ce sont des circonstances du genre «maladie du Président» qui plongent la notion même de politique dans les abysses les plus insondables.

L’on se rend compte ainsi que, aux grandes et légitimes interrogations sur l’économie et sur les perspectives de promotion sociale des populations, se greffent logiquement les remises en cause du système politique lequel, dialectiquement, peut être considéré comme le pendant obligé d’un système économique fuyant, pris en otage par l’informel et la rente. En Algérie, la contestation de l’ordre politique tire sa raison d’être de l’accumulation des luttes, espoirs et déceptions depuis octobre 1988, comme elle se trouve quelque part revigorée par le climat de «rébellion» générale induite par le Printemps arabe. Mais, ce dernier ne cesse, depuis qu’il a lancé ses premières étincelles à la fin de l’année 2010, d’être contesté dans sa prétention à être le moteur d’un changement radical vers une véritable démocratie. Un peu partout là où il a «pris ses quartiers », le Printemps arabe pose plus de questions, graves et angoissantes, qu’il n’apporte de solutions, sans doute béatement attendues.

Le passif des dictatures tombées (retards culturels, sustentation d’animosités tribales, mainmise sur les richesses du pays par une caste), greffé aux jeux de la géostratégie mondiale en oeuvre dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, a transformé les espoirs nés de ce printemps en un autre marathon de luttes pour faire admettre les droits les plus élémentaires de la personne humaine. Les Algériens,gouvernants et société, semblent presque unanimes à vouloir conjurer ce genre de saut dans l’inconnu. Mais pour quelle autre alternative ?

Lu sur les Débats