La journée de jeudi 06 juin marque la fin des épreuves du Baccalauréat pour des milliers de lycéens en Algérie. Un soulagement pour certains, un supplice pour ceux qui repensent à leurs copies, notamment celle rendue à l’issue de l’examen de mathématiques. Sereins ou inquiets, tous attendent maintenant avec impatience l’annonce des résultats. Une étape déterminante pour la suite de leur scolarité. Reportage.

Son sac en bandoulière vissé sur l’épaule, elle fait les cent pas en attendant son tour. Depuis huit heures du matin et que son père l’a déposée à l’entrée du centre d’examen sur la boulevard Mohamed V en plein centre d’Alger, Sirine patiente, cogite, doute et revoit les dix textes qu’elle a préparés tout au long de l’année pour son oral d’Espagnol du Baccalauréat. « Comme on ne connait pas l’ordre de passage, on est obligé de venir tous tôt le matin et d’attendre son heure », explique cette lycéenne en filière ES. Pour elle, ce sera 15 H. Et à mesure que son rendez-vous avec les jurés approche, le stress monte d’un cran. Oui, il est bien difficile pour la jeune fille de garder son calme quand « la plupart » de ses camarades de classes défile en larmes à la sortie de la salle d’examen. « Ce n’est pas rassurant », lâche l’élève de terminale au lycée Bouamama (ex-Descartes), la voix et le regard fébriles.

A quelques mètres d’elle, assis devant le portail du centre d’examen, Najib ne veut pas laisser transparaître son trac. Mais « à l’intérieur ça bouillonne », admet-il. Casque sur les oreilles, il écoute de la variété française avant se faire cuisiner par les professeurs d’espagnol, sous les coups de 13 H. « Je suis trop stressé pour pouvoir faire autre chose comme réviser une dernière fois », confie-t-il. Cette épreuve du Bac, il la redoute plus que tout. « C’est ma première année d’espagnol. Avant Descartes, j’étais dans un établissement privé où l’apprentissage d’une seconde langue n’était pas obligatoire », explique Najib, regrettant de ne pas avoir réussi à se faire dispenser de cet oral. Aujourd’hui, il mise sur l’indulgence de ses interlocuteurs. « Je n’ai préparé qu’un seul texte, j’espère donc que le jury me donnera la possibilité de choisir », avoue-t-il.

Si les visages sont crispés et les bouches muettes sur la boulevard Mohamed V, les élèves sortant du centre d’examen de Télemly, sur les hauteurs d’Alger, laissent, eux, éclater leur joie. Heureux d’en finir après cinq jours de durs et intenses labeurs. Relativement sûre d’elle, Noumia quitte la salle de travail satisfaite de cette dernière épreuve. « Il n’y avait aucune surprise dans ces exercices de physique », considère cette lycéenne en filière S. Le stress ne semble point effleurer cette fluette silhouette. Ebahie par les vidéos postées sur le réseau social Facebook montrant des candidats en plein esclandre dans les centres d’examen des wilayas d’Alger, d’Oran et de Blida durant l’épreuve de philosophie de mardi, Noumia dit ne « pas comprendre leur geste ». Des larmes, des cris, des chaises et des tables brisés. Certains candidats se sont même évanouis à la vue des sujets. « Les Algériens sont capables du pire », assène-t-elle.

1 mort, 3 tentatives de suicide

Des débordements inacceptables que condamne également Wassila. « Je suis moi-même stressée mais pas au point de déranger les autres », lance cette lycéenne en S, surprise par le niveau élevé d’angoisse de ses voisins. « J’en ai vu quasiment renoncer à la lecture des sujets car ils ne s’en sentaient pas capables », raconte-t-elle. Plus grave encore, Wassila a perdu l’un de ses camarades, emporté par un choc traumatique trop violent. Riad, de son prénom, a été retrouvé mort d’une crise cardiaque dans sa chambre, croit savoir Wassila. « Il accusait un retard d’une demi-heure le jour de l’épreuve de mathématique et les surveillants n’ont pas accepté de le laisser participer à l’épreuve. Il est retourné chez lui et le stress de manquer une épreuve très importante l’a tué », dénonce la jeune fille.

Riad n’est hélas pas la seule victime de l’édition 2013 du Baccalauréat. Depuis le 2 juin et le début des épreuves, les milliers de candidats et leurs proches vivent sous haute tension. Si certains arrivent à se maîtriser ou à se ressaisir, à l’image de Wassila et de Noumia, d’autres n’ont pas cette faculté et se laissent dépérir. Ainsi, trois candidats constantinois ont tenté de mettre fin à leurs jours durant l’épreuve de philosophie, s’estimant incapables de répondre aux questions posées. L’un d’entre eux s’est cogné plusieurs fois la tête contre le mur de classe tandis qu’un second s’est ouvert les veines en brisant une fenêtre de salle de cours. Des gestes de désespoir qui témoignent du niveau de stress auquel sont soumises ces jeunes âmes. Mais, si le Baccalauréat reste un enjeu capital, beaucoup ne comprenne pas qu’on puisse en faire une question de vie ou de mort. « Ce n’est qu’un examen, on a toujours une chance de le repasser », relativise Walid, un lycéen inscrit en filière scientifique, que nous avons rencontré à la sortie du centre d’examen de Télemly.

« Je triche systématiquement »

Parce qu’ils ne veulent pas retenter leur chance ou tout simplement pour se rassurer, certains candidats n’hésitent pas à enfreindre les règles de l’examen, souvent au vu et au su des surveillants. « Je n’ai pas peur d’eux, je triche systématiquement. Je demande toujours à mes voisins la réponse qu’ils ont donnée à telle ou telle question », avoue  Najib. « C’est juste une assurance » , tente-t-il de dédramatiser. Comme Najib, ils sont nombreux à frauder et les informations circulent ainsi à travers les rangées, quitte à perturber le calme de la salle de travail. «Parfois il y a tellement de bruits que j’ai du mal à me concentrer. Bien sûr que les surveillants entendent et voient ce qui se passe mais ils n’y prêtent pas attention. D’ailleurs il arrive qu’eux-mêmes discutent à tue-tête et nous dérangent», déplore Wassila, qui dit ne jamais s’être aidée d’un voisin de table ou d’une antisèche. « Tant que c’est à l’oral, ce n’est rien de méchant. Ce n’est pas comme demander la feuille de son voisin pour tout copier ou avoir des notes sur soi », minimise encore Najib. Mais cette année des cas de tricherie plus ostentatoires ont été enregistrés dans différents centres d’examen à travers le territoire, notamment durant la fronde des lycéens en filière littéraire au cours de l’épreuve de philosophie. Du jamais vu dans les annales : remontés par les sujets proposés, certains d’entre eux sont allés jusqu’à menacer les surveillants à l’arme blanche pour pouvoir utiliser leur téléphone portable, a rapporté une enseignante du lycée Ahmed Zabana dans la commune de Hussein Dey à Alger, toujours en état de choc.

Le Bac, « la clef de la vie d’adulte »

Quel crédit alors accorder à ce diplôme ? Décrié par de nombreux chercheurs, pédagogues et enseignants en Algérie, il reste pour les jeunes candidats rencontrés « un passeport », « le ticket d’entrée pour l’université » ou encore « la clef de la vie d’adulte ». L’avenir de ces adolescents est effectivement suspendu aux notes qu’ils obtiendront. Plus leur résultat sera excellent et plus leur chance de voir leur premier vœu d’orientation se réaliser se décuplera. Noumia, qui vise Polytechnique, la plus prestigieuse école d’ingénieurs du pays, n’a pas le droit à l’erreur. « Il faut que ma moyenne s’élève au moins à 17 », souligne-t-elle.  Autrement, la jeune ambitieuse devra se contenter d’un parcours moins renommé. « Un ami a obtenu une moyenne de 15, mais c’était insuffisant pour espérer aller dans une grande école. Il s’est retrouvé à l’université en Sciences Technologique avec des personnes qui n’avaient eu que 12 de moyenne au Bac », explique-t-elle d’un ton quelque peu condescendant.

Tout en reconnaissant la valeur et l’importance de ce diplôme, ils sont nombreux à s’interroger sur le modèle d’orientation en vigueur en Algérie. Est-ce vraiment raisonnable de décider de l’affectation d’un élève à partir des seules notes obtenues par ce dernier lors de cette série d’épreuves de fin de cycle ? « Dans le Baccalauréat, le facteur chance compte pour beaucoup. On peut tomber sur un sujet qu’on a déjà vu en classe ou au contraire sur une question qu’on a pas du tout étudiée. C’est très aléatoire », souligne Sirine, qui souhaite voir le système révisé de telle sorte que les notes du premier semestre de terminale soit également prises en compte pour l’orientation post-Bac des lycéens. « Le Bac doit sanctionner un travail d’une année, voire de trois ans de lycée. C’est dommage que tout se joue en cinq jours », regrette-t-elle. Wassila partage le même avis. Indécise quant à la suite de son cursus scolaire, elle attend ses résultats pour décider de son orientation. Pour cette lycéenne, le mode d’évaluation des correcteurs explique en grande partie que de nombreux élèves soient frustrés par leur orientation. « Comme ils surnotent, ils demandent un niveau très élevé pour entrer dans certaines filières. Ça n’a pas de sens d’attendre 17 de moyenne d’un élève, voire plus. Au lieu de cela, ils devraient nous noter plus justement et abaisser le niveau de notes exigé », considère-t-elle.

Et cette année, l’épreuve de mathématique, véritable calvaire, risque d’être pénalisante pour plus d’un. « Trop longue », « trop difficile », elle est sur les lèvres de la grande majorité des candidats. « C’était catastrophique. Des exercices portaient sur des cours vus il y a deux ans », soupire Wassila, qui s’est préparée sérieusement pour ce rendez-vous, assistant parallèlement à ses cours à une formation personnalisée « tous les vendredis matin ». Bien moins assidu en cours, Najib craint la publication des résultats. En début d’année, le jeune homme a clairement annoncé la couleur : « J’ai dit à mes parents que ce n’est pas la fin du monde si je ne l’ai pas. Il y a plusieurs options pour ceux qui échouent dont les formations professionnelles. Si je ne réussis pas du premier coup, j’arrêterai mes études pour travailler dans un commerce », envisage-t-il. Patience, le sort de chacun sera scellé le 7 juillet, le jour de la publication des résultats.