Depuis une semaine, la jeune scène artistique algérienne est à l’honneur à Alger. Un nouveau lieu au concept unique vient d’ouvrir. « L’escalier des artistes » est un café-théâtre aux allures de restaurant new-yorkais, dans lequel une scène ouverte accueille tous les jours des dizaines d’artistes en devenir. Cet endroit est une véritable fenêtre ouverte sur la riche scène musicale nationale qui mérite d’être davantage valorisée.

Une jeune fille voilée à la silhouette fluette et élégante traverse la salle du café-théâtre. Une guitare à la main, elle monte sur l’estrade qui trône en face d’une vingtaine de tables. Elle prend place seule sur scène, réajuste furtivement le voile rose qui encadre son visage, commence à gratter sa guitare, s’approche du micro et se met à chanter. Elle entame un morceau du célèbre groupe irlandais The Cranberries. Les clients du café ne la quittent pas des yeux. Son regard à elle est timide, un peu fuyant, mais sa voix est assurée et mélodieuse. Quelques accords plus tard, un garçon se lève avec un tambourin. Il rejoint la scène, s’assoit à droite de la jeune fille et commence à jouer pour l’accompagner. Les dernières notes de musique n’ont même pas le temps de s’éteindre que les applaudissements pleuvent. Elle sourit, rougit presque, l’air gêné, puis se lève, retraverse la pièce et se rassoit à table avec ses amis. Le garçon descend de l’estrade et rejoint lui aussi sa place. La scène ne reste vide que quelques instants avant qu’Aniss, un autre artiste, ne vienne s’y installer.

Montrer que l’Algérie ne se limite pas “au raï et au couscous” 

Magiques, surprenants ou inattendus, de tels moments ne cessent de se produire à L’escalier des artistes. Depuis une semaine, musiciens, chanteurs, humoristes, amateurs ou professionnels se succèdent sur la scène de ce café-théâtre situé 3 rue Didouche Mourad à Alger. L’idée à l’origine de ce lieu était d’offrir un espace d’expression aux Algériens et de promouvoir la scène culturelle du pays, de la musique à la peinture en passant par le one man show et la photographie.

Un projet né de la rencontre de deux Algériens vivant à l’étranger : Lydia Boudjemar qui était en France et Samir Ouaar qui travaillait en Belgique. « Quand je disais que j’étais Algérien, les gens me répondaient « ah oui ! J’aime bien le raï et le couscous ». Je me rendais alors compte que les gens ne connaissaient ni l’Algérie ni le potentiel culturel de notre pays », raconte Samir Ouaar. Les artistes algériens sont nombreux et les styles musicaux sont variés, mais au-delà du raï et du gnawi ils sont peu connus et reconnus. « J’étais triste de laisser les jeunes groupes jouer dans leur garage », explique le gérant de l’Escalier des Artistes.

Plus qu’une salle de spectacles, un lieu de vie artistique

Un vivier de musiciens existe bel et bien en Algérie, mais les infrastructures ne sont pas suffisantes pour les mettre en avant. « Il y a peu de salles de spectacle à Alger. Et les quelques-unes qui existent ont un processus de programmation lourd et fastidieux », estime Samir Ouaar. Le chanteur et bassiste du groupe Zerda, Salim Salmi, a lui aussi une vision assez critique de la programmation dans les grandes salles du pays, qui dépendent souvent d’organismes étatiques. « Depuis sa création en 2001, notre groupe ne s’est jamais produit en Algérie », déplore-t-il, « nous n’avons jamais été programmé car ce sont toujours les mêmes cercles qui décident. Je pense aussi que les programmateurs n’ont jamais réussi à coller une étiquette sur notre style musical ».

Samir Aït Ali, chanteur du groupe de fusion ska Azamat créé il y a deux ans, nuance cette vision. Il a beau admettre que la capitale « n’est pas très riche en salles de concerts », il trouve cependant que des efforts sont faits par les institutions pour aider la nouvelle génération musicale algérienne. « Cette année, un Festival de la créativité a été organisé par l’Office national des droits d’auteur », raconte Samir d’un ton enjoué, « on a pu se produire avec d’autres jeunes artistes à la salle Ibn Zeydoun de Riadh el feth ».

Artistes amateurs et confirmés se retrouvent autant sur la scène que sur les banquettes du café-théâtre, devenu en quelques jours un lieu de vie animé (Crédit : Maïna F.)

Plus qu’une simple salle de concert, L’escalier des artistes se veut un véritable lieu de vie. C’est surtout un espace d’expression, de liberté, de sortie et de rencontres. « Il manque de lieux comme celui-ci à Alger”, affirme Aniss, “avant l’ouverture du café-théâtre, il n’y avait pas d’endroit pour que les jeunes s’éclatent », raconte ce chanteur et musicien qui est devenu un habitué du lieu en moins d’une semaine. « Je viens ici tous les jours », précise-t-il. C’est surtout l’ambiance et l’esprit du lieu qui le séduisent. « Des artistes de tous bords viennent pour partager gratuitement un moment avec un public assoiffé », précise-t-il.

La scène musicale algérienne : un vivier à développer 

Le public est aussi assoiffé et demandeur que la scène musicale algérienne est riche et variée. Fusion rock, blues, jazz, funk, gnawa, chaâbi, world music… Les groupes algériens ne manquent pas et explorent de nombreux styles musicaux. « L’Algérie est à la jonction de nombreuses influences culturelles, on devrait donc être les rois de la fusion et de la world music », affirme Salim Salmi, le chanteur et baasiste du groupe Zerda. « Mais personnellement je trouve que la scène algérienne n’est pas encore totalement mûre. La qualité de la production sonore, la prise de risques et l’innovation musicale sont encore à développer, surtout si l’on veut atteindre un niveau international et s’exporter », ajoute-t-il.

Selon Salim Salmi, “les courants musicaux dépendent beaucoup de leur environnement ». Or pour pousser à la créativité et à l’innovation, cet environnement doit être composé d’espaces de visibilité, de production et d’émulation entre artistes. Evoquant l’ouverture du café-théâtre L’escalier des artistes, le chanteur du groupe Zerda  pense que l’existence de nouveaux espaces d’expression artistique pourra aider à créer une véritable compétition musicale entre les groupes.  « Et plus il y aura de concurrence, plus les artistes se battront pour être les meilleurs et pas simplement pour être », prédit-il.