La magie du désert saharien opérant, les sahrates «soirées» ramadanesques à Timimoun ont une toute autre saveur. Dans cet oasis rouge, surnommé ainsi en raison de la couleur ocre de sa terre, le coucher de soleil est vécu par les habitants comme une véritable délivrance. Tapis toute la journée dans les grottes environnantes ou au frais dans leur maison, ils pointent le bout de leur nez seulement après la prière du Tarawih, aux alentours de 23 H. Avec pour seul crédo : se rassembler en grand nombre car ici le Ramadhan est avant tout un moment privilégié de communion et de partage.

Ce samedi soir-là, sous un ciel bleu nuit, éclairé par une constellation d’étoiles et un croissant de lune, les eaux de la piscine de l’hôtel Ksar Massine, un établissement haut de gamme situé au centre-ville de Timimoun, paraissent aussi calmes que les groupes de jeûneurs, repus après le ftour et rafraîchis par une baignade, qui bavardent tranquillement sur des transats. C’est alors qu’un « gang » en djellaba s’approche en se dandinant, ôte sa tenue et, le torse bombé et habillé d’un simple sous-vêtement, plonge dans la piscine. Déchaînée, la bande assiège très vite le bassin au point de le vider de son eau. De l’échelle en métal à la terrasse surplombant le rectangle d’eau, ces furtifs nageurs écument les angles à la vitesse grand V, éclaboussant sans scrupule des spectateurs médusés par leur allure faussement virile. Et après quelques galipettes dans l’eau, ces jeunes hommes renfilent leur djellaba et, comme si de rien était, quittent leur terrain de jeu et par là même l’hôtel Ksar Massine. Une scène de vie plutôt surprenante pour une région réputée très conservatrice. Mais en réalité, dans cette province située à plus de 1200 km au sud-ouest de la capitale Alger, le Ramadhan n’est pas seulement vécu comme une retraite spirituelle. Les Timimouniens le perçoivent d’abord comme un moment particulier de convivialité. « Jamais sans ma famille, jamais sans mes amis », telle est même la devise de Mustafa. Né à Bechar, ce jeune Algérien « du Sahara », comme il aime se revendiquer, connait le Sud du pays, notamment la région de Timimoun, comme sa poche. S’il fréquente lui aussi régulièrement la fameuse piscine de l’hôtel Ksar Massine pour gratter quelques notes de musiques, Mustafa amène également souvent sa guitare en dehors de la ville les soirs de Ramadhan. Accompagné de ses acolytes, Miloud et Tayeb, cet Algérien de 28 ans aime mettre le cap sur les dunes de sable qui s’élèvent en arrière-fond. « On part en excursion à Ferouan, Timerkouk ou encore Zaouiet Sid Hadj Belkacem », égrène-t-il. Comme la plupart des jeunes de Timimoun, Mustafa et ses amis veillent jusqu’au petit matin autour d’instruments de musique, d’un thé, d’une partie dominos ou de football dans ce décor naturel extraordinaire. Un décor aussi fascinant qu’intriguant. La nuit tombée, les palmiers qui jalonnent les chemins sableux, prennent parfois une apparence troublante. Certains croient y voir un homme en turban priant le Seigneur tandis que d’autres y verront un homme assis méditant seul au beau milieu de nul part. Lorsqu’on demande à Mustafa si ces veillées nocturnes ne sont pas à longue lassantes et s’il ne souhaiterait pas plutôt passer ses nuits du Ramadhan dans une kheima comme dans le nord du pays, Mustafa répond tout de go : « Il y a beaucoup plus à voir à Timimoun qu’ailleurs dans le pays. Il faudrait plus d’une vie pour découvrir toutes les richesses du désert ». Et puis au fond « peu importe l’endroit où l’on se trouve, pourvu qu’on soit entouré des siens », ajoute-t-il.

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Les jeunes de Timimoun se retrouvent souvent pour jouer de la musique dans l’hôtel Massine / collectif Makkouk

« A Timimoun on ne s’ennuie jamais »

Si les jeunes animent les alentours désertiques, en revanche, au centre ville, c’est une autre paire de manche. De l’avis de tous, pendant l’été à Timimoun, les soirées sont beaucoup moins animées que durant l’hiver, la haute saison touristique. Dans les rues crépusculaires, la foule ne se presse pas. Seuls quelques badauds se promènent, croisant des groupes d’enfants attroupés autour d’une table de jeu de fortune éclairée par leurs simples téléphones portables jouant une partie de dominos. Malgré tout, la période estivale, et davantage durant le mois sacré du Ramadhan, est pour beaucoup leur moment préférant de l’année. « C’est une ambiance plus chaleureuse. On passe le début de soirée en famille généralement et ensuite on sort rencontrer des gens que ce soit dans le désert, dans les cafétérias, le complexe de la Rose des sables etc. », explique Mustafa. « A Timimoun, on ne s’ennuie jamais », tranche Hamada, un vendeur de fruits et légumes de 30 ans, évoquant des concours de chameau organisés les soirs de Ramadhan. « Il y a trois jours, j’ai participé à une course de chameau et je me suis fait mal au dos en tombant », raconte-t-il.

Si les locaux profitent de douces nuits du Ramadhan, l’instant est bien moins agréable pour l’étranger. Déracinée, Farida, la quarantaine, compte les jours qui la séparent de son retour « à la maison, à TiziOuzou ». Pour la première fois depuis son installation à Timimoun, il y a de cela six ans, elle et son époux passent le mois sacré du Ramadhan loin des leurs. « Le 21 juillet, je pose mes congés, je prends mes clics et mes claques et je rentre à Tizi », confie celle qu’on surnomme à Timimoun « l’avocate kabyle ». Après six années passées dans cet oasis, Farida reconnait ne s’être toujours pas acclimatée. « Je sors et fréquente peu de gens donc pendant le Ramadhan je m’ennuie beaucoup car je ne reçois personne », déplore-t-elle. Mis à part quelques rares sorties nocturnes avec son amie Fouzia, une jeune professeure d’histoire géographie originaire de Timimoun, dans le jardin aménagé au cœur du centre ville, Farida se terre le soir chez elle auprès de son époux. Là, elle reconstitue sa Kabylie natale. « Grâce à mon mari chauffeur routier, qui fait régulièrement les allers-retours Timimoun-Tizi, je trouve les ingrédients qu’il manque à Timimoun pour préparer des plats typiquement de chez moi », se réjouit-elle. Egalement originaire de Tizi-Ouzou, Nora vit tout aussi mal l’éloignement. Fraîchement débarquée du nord du pays, cette Algérienne de 28 ans a pris son courage à deux mains il y a moins d’un mois pour quitter les siens à la veille du Ramadhan et partir travailler à Timimoun. Un choix qu’elle remet en question certains soirs de déprime. « Je passe le mois du Ramadhan le plus difficile de ma vie », avoue cette réceptionniste. Heureusement, pour tuer son ennui, Nora peut compter sur le soutien des autres employés de l’hôtel avec qui elle reconstitue si ce n’est une famille au moins un cercle d’amis fiables. « En s’ouvrant aux autres, on finit par ne jamais être vraiment seul », conclut-elle.

 Djamila Ould-Khettab – Collectif Makkouk (photos)

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