Les réactions du clergé algérien, entre Ghoullamallah le ministre des affaires religieuses, celle de Mokri, le beau parleur du néo MSP, celle de Echourouk, le journal Taliban qui se fait de l’argent en vendant de l’islamisme et celle de beaucoup d’internautes, ont été virulentes comme on s’y attendait à propos des déjeuneurs de la Kabylie.

On y a lu les condamnations, l’explication que le casse-croûte est une atteinte à la sécurité nationale (des religieux  qui n’avaient rien dit sur Tiguentourine) et surtout l’essentiel : une panique sourde à l’idée de perdre le monopole sur la religion, filon idéologique qui permet de garder une population assise, abrutie et sans liberté.

A lire et relire la réaction des conservateurs on aura compris, indirectement, qu’il ne s’agit pas pour eux de défendre une religion mais de défendre un instrument de  domination sur les esprits, un monopole, une bergerie de brebis soumises et que la transgression risque d’éveiller à la révolte et à la remise en question des privilèges. Le clergé et ses ouilles ont réagi avec l’outrance scandalisée  du féodal qui voit lui échapper des paysans souvent crédules et soumis ou une population acquise à son mana de chamane.

La brèche des déjeuneurs sera donc combattue comme une menace sur un équilibre de domination. Tous les clergés du monde de toutes les religions du monde, vivent de cette équation de domination et de monopole au nom de ou des dieux. L’hérésie, la critique, la contestation, seront vus comme une menace sur la rente, l’argent, les salaires et sur une hiérarchie idéologique. Dès leur apparition, les luthériens allemands seront ainsi combattus par les catholiques et l’Eglise du Pape et avec une violence qui allait jusqu’au meurtre et aux massacres collectifs. L’enjeu était énorme : l’argent, les terres, les biens, les propriétés et le système féodal lui-même. Les conservateurs chez nous vivent avec la même sourde intuition que leurs statuts et salaires sont liés à la religion et aux soumissions qui en découlent.

Face au déjeuneurs de la Kabylie, la réaction se fera donc violente, méprisante et insultante. Aucune figure de ce clergé n’a consenti à discuter le principe de la liberté, les limites entre rite et droit, la notion d’espace publique qui ne doit pas être la propriété de la majorité mais de la loi. Aucun de ces représentants autoproclamés de Dieu n’a consenti à expliquer ce qu’est à ses yeux la notion de tolérance, du vivre ensemble. Que des insultes, de la méchanceté, de l’agressivité, marqueurs du comportement du religieux qui vit sa religion pas comme une rencontre avec Dieu mais comme un moyen de dominer les autres ou de s’imposer à eux. Le clergé trouvera une occasion de réaffirmer quelques mensonges surréalistes : tous les Algériens sont des musulmans, ceux qui ne sont musulmans ne sont pas algériens. Avec l’outrecuidance et l’insolence des rapaces qui prétendent parler au nom de Dieu, le représenter ou en traduire les volontés. Au mépris de l’évidence, de l’universalité, de la liberté et de la vérité.

Et donc, plus que le geste des déjeuneurs de la Kabylie, c’est la réaction de ce clergé qui est la principale révélation de la semaine. Un clergé accompagné en chorale agressive par la génération Benbouzid, intoxiquée aux mythologies et aux intolérances du néo-Moyen-âge des « arabes ». Rien qui ne fait avancer le pays, son « vivre ensemble », son consensus et sa conception de la liberté. Conclusion : Les uns ont mangé un casse-croute, les autres ont mangé les « mangeurs » au nom de Dieu. Le cannibalisme est dans le second menu, bien sûr.

Kamel DAOUD