Lu sur El Watan

« Miziriya oua tahya El Djazaïr » (la misère et vive l’Algérie). Le slogan, repris en chœur au lendemain de la qualification de l’équipe nationale, retentit jusqu’au coeur de Sofia, la capitale bulgare.

Sur la place centrale de Sofia et ses environs immédiats, il m’arrive de me sentir presque à Alger : des «saha kho» clamés ici et là, des «labess ?» affables de compatriotes. Sans parler des chamailles entre délinquants tonnant de gros mots aux accents algériens.

Je suis bloqué ici depuis le mois de novembre, je tente de réunir la somme de 1200 euros nécessaire pour passer la frontière serbe», me confie d’emblée Chafaa, 22 ans.

Rencontré à Vitosha, le quartier commerçant de la capitale bulgare, silhouette effilée et cheveux en bataille, le jeune immigrant du Djurdjura supporte bien le froid des Balkans et ne semble pas regretter le soleil du pays : «Au bled, j’ai trimé comme un forcené. J’ai fait le plongeur, le serveur, tous les métiers imaginables pour amasser l’argent et me payer un billet pour la Turquie.

J’avais une idée fixe : quitter le pays absolument !» Comme Chafaa, ils sont nombreux à tenter le couloir bulgare pour passer en Europe. Il semble désormais que la plupart des nouveaux harraga ont renoncé à l’ancien passage grec, quasiment impénétrable depuis bientôt une année suite aux pressions européennes exercées sur Athènes.

Les contrôles aux frontières ont été durcis et le dispositif Frontex renforcé. La Bulgarie est la nouvelle destination des harraga algériens. Avec une frontière de près de 270 km avec la Turquie, la Bulgarie est désormais la nouvelle porte dérobée des immigrés clandestins à l’assaut de l’Europe.

Débarqué à Istanbul en septembre, Chafaa a dû payer doublement le prix pour traverser la frontière turcobulgare. «Ma première tentative à bord d’un camion a lamentablement échoué, nous avons été interceptés par les militaires bulgares qui avaient installé, ce soir-là, un dispositif renforcé.» 500 euros de perdus. Une autre parade est trouvée et Chafaa est revenu à la charge.

«La deuxième tentative était la bonne. A la faveur de la nuit, nous avons réussi à traverser la frontière à pied, après quelque 30 minutes de marche, le passeur nous a emmenés vers une sorte de campement de fortune, nous y avons passé le reste de la nuit dans un froid glacial», se souvient Chafaa grelottant, emmitouflé dans sa veste russe.

La traversée Nassim, un Algérois de 26 ans rencontré également sur la place Vitosha, a été un calvaire. «Les militaires qui ratissaient la zone nous ont surpris à 4h du matin. J’étais perché sur un arbre. Le militaire qui m’a débusqué m’a tiré par le pied. Je suis tombé par terre et les soldats m’ont roué de coups de pied.

Ils nous ont traîné dans une caserne où ils nous ont fait subir un cruel interrogatoire», se souvient le jeune homme, les yeux humides, visiblement encore traumatisé. «Nous avons été séquestrés dans les cellules de la caserne dans des conditions inhumaines. Au bout d’une dizaine de jours, j’ai réussi à convaincre mes geôliers que j’étais un réfugié syrien. Une astuce que m’avaient refilée des anciens.

Aussitôt dit, aussitôt affranchi : ils m’ont jeté dehors comme un pestiféré !» se rappelle Nassim, un peu plus soulagé. Mais ce n’était pas encore la fin de sa peine. Dépaysé, sans le sou, il a erré quelques jours avant de rejoindre ses amis harraga à Sofia.

Là-bas, les jeunes sans ressources sont livrés à eux-mêmes. Pour survivre, les réflexes coupables prennent le dessus et ils s’adonnent au vol et à des méfaits en tout genre. «Allah ghaleb khouya, il faut bien manger à sa faim, et surtout trouver l’argent pour payer les passeur de la frontière serbe…» SQUAT A Sofia, le calvaire des harraga persiste et s’accentue.

L’indifférence des gens et le handicap de la langue isolent les jeunes étrangers. Se nourrir et se ravitailler est une tâche ardue. Mais le plus urgent est de trouver un refuge. Les immeubles délabrés abandonnés qui pullulent à la périphérie de la ville sont une aubaine pour ces jeunes SDF.

Chafaa et ses amis ont défoncé la porte d’un immeuble désaffecté, l’ancien foyer d’un lycée fermé. Le groupe s’est abrité loin de regards dans une pièce humide au dernier étage, meublée de lits superposés. «Nous nous éclairons avec nos portables et des bougies pour ne pas attirer l’attention de la police et des habitants de l’immeuble d’en face», explique Chafaa en maître des lieux.

Les premiers arrivants ont durement payé leur indiscrétion. «Nombreux sont ceux qui croupissent encore en prison par la faute de leur maladresse. La police de l’immigration les a arrêtés suite aux dénonciations des riverains très méfiants à l’égard des étrangers», soutient de son côté Mourad. Ce jeune homme originaire de Tizi Ouzou vit à Sofia depuis trois mois ; il est devenu le guide des nouveaux arrivants en Bulgarie.

Son téléphone n’arrête pas de sonner. «Je reçois des appels d’Algérie, de Turquie, beaucoup de jeunes me sollicitent. Ils me prennent pour un passeur, ce n’est pas le cas. Je m’occupe uniquement des compatriotes qui errent ici sans repères. Je leur indique un refuge et je prends 200 euros pour les mettre en contact avec un passeur», reconnaît-il.

SAC MAGIQUE A Sofia, les hôtels sont chers. Les plus nantis trouvent refuge dans un célèbre immeuble, chez une vieille dame bulgare, où la location d’une chambre équipée est de 15 euros (3000 DA environ) la nuit. Pour subvenir à leurs besoins, les jeunes migrants démunis basculent très vite dans la délinquance. Même les plus honnêtes deviennent des professionnels des larcins les plus improbables.

Le vol à l’étalage est une pratique répandue parmi les harraga. La technique est appelée le «sac magique ». Les harraga ont trouvé une parade aux détecteurs antivol. Ils arrivent en grande surface munis de sacs ou de cartables tapissés d’aluminium, ce qui rend tout système de détection antivol inefficace.

Ils se font également passer pour des clients riches en prenant une allure élégante et sérieuse. «Il faut soigner son look, se mettre en costumecravate, trafiquer un cartable et partir à l’assaut des grands magasins, de préférence en fin de journée ou très tôt le matin», nous explique Nacer, 23 ans, originaire de Tiaret.

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