Lu sur Le Point

Comment Nelson Mandela a utilisé le sport pour unifier la nation sud-africaine ?

L’image, relayée par le film de Clint Eastwood Invictus, est devenue légendaire : le 24 juin 1995, les Springboks sud-africains viennent de battre la Nouvelle-Zélande et Nelson Mandela, président depuis un an, revêtu du maillot n° 6 du capitaine blanc François Pienaar, remet à ce dernier la coupe du monde que son pays a remportée. Conscients du moment historique, les deux hommes échangent des propos qui le sont tout autant. Le président allume la première mèche : « François, merci pour ce que vous avez fait pour votre pays. » Le capitaine le suit sur le même terrain : « Non, monsieur le Président, merci pour ce que vous avez fait. » La foule hurle alors : « Nelson, Nelson ! » Une foule composée à 95 % de Blancs.

Dans l’imaginaire sud-africain, la scène qui se déroule ce jour-là à l’Ellis Park de Johannesburg renvoie évidemment à un autre stade, celui de Soweto, où Mandela, une semaine après sa libération en 1991, avait été acclamé, mais seulement par le peuple noir. Cette fois, le chef de l’État est ovationné par des Blancs. Car il a endossé ce maillot vert marqué de l’antilope, incarnation d’un sport, le rugby, réservé aux Blancs. Un maillot symbole même de l’apartheid, donc de l’ennemi. Mandela a eu cette intuition géniale pour conquérir le coeur des Blancs. Et peu importe si l’équipe victorieuse compte dans ses rangs un seul Noir, Chester Williams, les Springboks ont avec eux ce seizième joueur, décisif. Juste avant le coup d’envoi, Mandela était déjà descendu sur le terrain pour serrer la main des joueurs, habillé de ce maillot. Le geste avait sidéré le public, un moment silencieux. Les foules sont versatiles. Au silence avaient succédé, heureusement, des acclamations.

Le ballon ovale réunit la nation entière

Mandela préparait son coup depuis longtemps. Jusque-là, les Noirs ont pratiqué avec le rugby la politique du bâton. Car ce sont les manifestations anti-apartheid, lors des matchs des Springboks, qui ont mené à partir de 1970 au boycott de l’Afrique du Sud, l’isolant sur la scène internationale. Lorsqu’il arrive au pouvoir, en 1994, Mandela est résolu à pratiquer la politique de la carotte. L’histoire lui a donné un coup de pouce en confiant en 1992 l’organisation de la Coupe du monde à son pays. Un mois après sa prise de fonctions, il invite François Pienaar à venir prendre le thé à Pretoria. Opération séduction. Mandela sait que les Springboks sont hués par les Noirs lors des confrontations internationales. Dans son propre camp, il aura à braver des résistances pour imposer cette politique du ballon ovale, qui a pour objectif de réunir la nation entière. Du côté blanc, il oblige les joueurs de la sélection à chanter God Bless Africa, le nouvel hymne national, qui était le vieux chant de la résistance noire.

Le 24 juin 1995, il a atteint son objectif : réconcilier Blancs et Noirs derrière le même maillot. Comme en 1998 avec la victoire de l’équipe de France black-blanc-beur, l’unité n’a qu’un temps, mais elle intervient à un moment critique de la reconstruction, et son souvenir idéalisé dure dans les mémoires. Quinze ans plus tard, une heure avant la finale de la Coupe du monde de football à Johannesburg, le vieil homme fatigué fait une courte apparition sur la pelouse. Il est assis dans un petit véhicule motorisé et les Bafana Bafana sont éliminés depuis longtemps. Mais tout le pays, qui a soutenu son équipe, cette fois majoritairement noire, songe alors à cette soirée de l’été 1995 où l’homme noir, devant le monde entier, avait revêtu le maillot des Blancs.

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