La course aux signatures individuelles a démarré, il y a une semaine, sur les chapeaux de roues pour les candidats à l’élection présidentielle. Entre les franc-tireurs, qui battent eux-mêmes le pavé, et ceux qui bénéficient de la machine d’un parti, à chacun sa méthode. Reportage.

Hier à Médéa, aujourd’hui à Alger, dans quelques heures à Boumerdès, Rachid Nekkaz est un homme très occupé depuis le 3 juin dernier, quand le richissime entrepreneur s’est déclaré candidat à l’élection présidentielle. Candidat sans étiquette, Rachid Nekkaz sillonne, lui-même, l’ensemble du territoire national à la recherche de suffisamment de signatures individuelles pour faire valider sa candidature par le Conseil constitutionnel. Dans ce marathon éreintant, le prétendant à la magistrature suprême, affilié à aucun parti politique, ne voyage pas seul. Il a réussi à monter un réseau de comités, déployé sur 42 wilayas. « Ailleurs, notamment dans le désert saharien comme Oued Souf ou Tindouf, on a du mal. Les traditions locales freinent l’adhésion à un nouveau candidat », estime-t-il. Outre les méthodes classiques de campagne, comme le porte-à-porte, l’équipe de Rachid Nekkaz innove. Sur le site internet de campagne du candidat indépendant, les électeurs algériens ont ainsi la possibilité de s’enregistrer leurs coordonnées et recevoir par voie postale un bulletin de parrainage.

Objectif : obtenir 75.000 signatures individuelles d’électeurs algériens, de 25 wilayas différentes, à raison de 1.500 signatures par wilaya. Rachid Nekkaz se réserve une marge de sécurité de 15.000 signatures, par rapport au nombre minimal de parrainages d’électeurs prévu par le code électoral algérien, afin d’éviter les mauvaises surprises. Ce fils d’une mère kabyle et d’un père originaire de Chlef n’en est effectivement pas à son premier coup d’essai. L’homme s’est déjà présenté à l’élection présidentielle française de 2007. Une expérience, qui lui a laissé un goût amer. « J’étais le premier à annoncer avoir obtenu suffisamment de signatures (ndlr 500 signatures d’élus). Mais, au moment de la validation par le Conseil constitutionnel français, certains, sous pressions politiques, ont retiré leur soutien », se souvient Rachid Nekkaz, disant avoir « tiré les leçons de son expérience française » avortée. 

Echange parrainage contre service

Contrairement à Rachid Nekkaz, Soufiane Djilali pilote sa chasse aux signatures depuis son QG de campagne à Alger. Le candidat du jeune parti Jil Jadid se réserve la possibilité de se déplacer en région pour donner, si besoin, « un second souffle » à sa campagne de recueil de signatures. Mais, pour le moment, ce sont quelques 6.000 sympathisants de Jil Jadid, véritables cheville-ouvrière du parti, répartis dans 300 comités de soutien présents sur tout le territoire, qui mènent ce marathon haletant. « On a distribué pendant les 3 premiers jours 96.000 bulletins de parrainages, soit 2.000 par wilaya. Une fois rempli, chaque bulletin sera acheminé à Alger par voie terrestre par nos militants, qui se relayent sur le terrain », explique Soufiane Djilali.

Outre des limites logistiques, ces deux « petits » candidats, qui se présentent pour la première fois devant les électeurs algériens, font face sur le terrain à des difficultés inhérents au processus de validation d’un parrainage d’électeurs. « Il y a un enthousiasme ici, qui n’a rien avoir avec la fois où je m’étais présenté en France. Là-bas, j’étais à contre-courant, ici c’est l’inverse, les Algériens veulent du changement, notamment les jeunes. Mais, en général, ils n’ont pas effectué leur service militaire et ne peuvent donc pas s’inscrire sur les listes électorales, ce qui signifie qu’ils ne peuvent pas parrainer un candidat », regrette Rachid Nekkaz, qui a abandonné son passeport français pour pouvoir briguer un mandat présidentiel en Algérie. De son côté, Soufiane Djilali met en évidence une deuxième difficulté : le peur des électeurs d’assumer leur positionnement politique. « L’étape la plus compliquée c’est celle sans aucun doute de la légalisation des parainnages. Les parrains doivent se rendre au bureau de leur APC. Mais beaucoup rechignent car ils ont peur d’être reconnus », déplore Soufiane Djilali. Parfois, leurs interlocuteurs sur le terrain conditionnent leur parrainage à un service ou autre faveur personnelle. « Certains nous demandent de les aider en contre-partie de leur parrainage pour résoudre des situations problématiques aussi concrètes que leur accès au logement, soigner leur mère qui est malade… Je leur explique alors que je ne suis pas candidat à la présidence pour proposer un soutien individualisé mais des solutions collectives. Chose qu’ils finissent par comprendre », confie Rachid Nekkaz.

Alors, à la différence de l’indépendant Rachid Nekkaz, Soufiane Djilali, qui s’appuie lui sur un parti politique, ne vise pas seulement les électeurs algériens. « On peut compter sur la signatures d’au moins 120 élus de notre mouvement politique plus des responsables élus, membres d’autres partis », confie ce vétérinaire de profession. Interrogé sur sa stratégie de recherche de signatures, Rachid Nekkaz explique, de son côté : « Je ne veux pas approcher les élus car certains ont un rapport mercantile à la démocratie. Je ne peux pas lutter d’un côté contre la corruption et de l’autre contribuer à ce mode de système illégal ».

Presque 9.000 signatures pour Nekkaz

Si le marathon aux signatures individuelles épuisent beaucoup d’énergie pour des candidats indépendants, comme Rachid Nekkaz, ou portés par un parti politique naissant, comme Soufiane Djilali, cette étape n’est qu’une formalité pour les grosses machines électorales. A l’image du parti Ahd 54. Son président, Ali Fouzi Rebaine, ne doute pas un seul instant de ne pas passer le filtre du Conseil constitutionnel, qui dira son dernier mot sur les candidatures le 4 mars prochain. « Cette étape n’est pas un enjeu pour nous car on a un véritable ancrage dans la société algérienne. Tout le monde connait Ali Fouzi Rebaine, qui se présente cette année pour la troisième fois. Chez nous la campagne électorale a déjà commencé », raconte Toufik Ben Allaou, le directeur de la communication de Ali Fouzi Rebaine. Fondé en 1991, le parti Ahd 54 compte aujourd’hui pas moins de 400 élus, prêts à soutenir cet habitué du rendez-vous présidentiel. Et si les sympathisants de Rachid Nekkaz et de Soufiane Djilali essuient les plâtres durant cette élection présidentielle, ceux de Ali Fouzi Rebaine sont rodés à l’exercice. « Nos militants ont pris l’habitude. Les anciens forment et encadrent les nouveaux venus », explique encore Toufik Ben Allaou.

A  35 jours de la date butoir de dépôt des dossiers de candidatures, il est encore un peu tôt pour savoir si leur stratégie de chacun a porté ses fruits. « Nous aurons des premières estimations la semaine prochaine », dit, confiant, le directeur de la communication de Ali Fouzi Rebaine. Même son de cloche au parti Jil Jadid. « Ça ne fait qu’une semaine que la course a débuté, on n’a pas encore de retour, mais on garde « bon espoir » de boucler ce marathon avant la date limite », espère Soufiane Djilali.  De son côté, Rachid Nekkaz affirme que le travail de fourmi de ses bénévoles est déjà payant. Le candidat sans étiquette dit avoir déjà obtenu 62.200 promesses de signatures dont 8.845 signatures légalisées. « A ce rythme de croisière, nous devrions recueillir assez de signatures d’ici les derniers jours », estime-t-il. Verdict final dans 5 semaines.