Lu sur Jeune Afrique

Mali, Libye, Tunisie, Syrie, nucléaire iranien… Autant de dossiers chauds auxquels l’Algérie s’intéresse de près. Explication de texte par son nouveau ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra.

Avant de nous accorder cette interview, le chef de la diplomatie algérienne nous a d’emblée précisé qu’il ne répondrait à aucune question sur les relations tumultueuses entre son pays et le Maroc. Motif : « Je ne veux pas préjuger du verdict de l’affaire du drapeau algérien arraché le 1er novembre par un manifestant dans l’enceinte de notre consulat à Casablanca. » Depuis, la sentence est tombée : deux mois de prison avec sursis et 250 dirhams, soit 22 euros, d’amende. Courroux des Algériens, qui dénoncent le laxisme de la justice marocaine face à une grave violation des conventions internationales. En réaction, Alger a décidé de boycotter toutes les réunions politiques se déroulant dans le royaume chérifien. Mais les frontières occidentales ne sont pas les seules sources d’inquiétude de la diplomatie algérienne. Ramtane Lamamra, 61 ans, ex-commissaire Paix et Sécurité de l’Union africaine promu ministre des Affaires étrangères le 11 septembre 2013, passe en revue les dossiers chauds de l’année à venir.

Jeune Afrique : Comment analysez-vous la situation au Mali ?

Ramtane Lamamra : Il y a aujourd’hui un nouveau Mali, né dans la douleur mais aussi dans l’espérance. Le processus politique pluraliste est en train de réussir. Il y a un consensus de la quasi-totalité de la classe politique autour du caractère républicain de l’État, de l’intégrité du territoire national et des principes clés de la Constitution. On enregistre également la défaite, du moins le recul, des groupes terroristes et de la criminalité transnationale du fait de la mobilisation du Mali et de la communauté internationale. Ce Mali qui retrouve la normalité constitutionnelle est appelé à organiser un dialogue entre le pouvoir, aujourd’hui légitime, et les porteurs de revendications tout aussi légitimes au nom de telle ou telle composante du pays, à la condition expresse qu’elles ne remettent jamais en question l’intégrité du territoire ou l’unité de la nation. Il s’agit de trouver un équilibre dynamique entre la capitale et ses périphéries, tout en maintenant l’équilibre entre l’impératif d’unité nationale et la nécessité de tenir compte de la diversité des composantes ainsi que des réalités locales.

Kidal est plutôt une réalité amère…

L’Algérie a toutes les raisons d’être particulièrement attentive à toutes les nouvelles qui parviennent de Kidal. Proximité géographique, historique, culturelle et sociologique oblige. Les difficultés y sont réelles mais pas insurmontables. On peut raisonnablement trouver une solution satisfaisante aux différents problèmes.

L’Algérie s’est impliquée à plusieurs reprises dans le dossier du Nord-Mali comme médiateur. Est-elle prête à reprendre ce rôle ?

S’agissant des pays voisins et particulièrement du Mali, nous avons toujours eu une approche faite de sollicitude fraternelle. Nous ne croyons pas aux solutions exclusivement militaires bâties sur les rapports de force, qui, par définition, sont fluctuants sans traiter les germes des crises à venir. L’Algérie préconise des solutions démocratiques, négociées en toute responsabilité dans le cadre de principes cardinaux connus de tous. Nous sommes impatients de voir le Mali retrouver la normalité institutionnelle qui lui permettrait de jouer un rôle significatif dans la construction de la paix au Sahel.

Facteur aggravant au Sahel, la situation en Libye. Craignez-vous une sanctuarisation des groupes armés chassés du Nord-Mali ?

Les transitions ne sont jamais faciles, a fortiori quand il s’agit de périodes postcombats fratricides. L’Algérie travaille avec les autorités libyennes pour contribuer à la reconstruction de certaines composantes de l’État, forces armées et police, ou dans le segment économique à travers le secteur des hydrocarbures. Nous ne ménageons aucun effort pour apporter notre soutien face aux défis les plus urgents.

Le commando qui a attaqué le 16 janvier 2013 le site gazier de Tiguentourine venait de Libye. Considérez-vous ce territoire comme une menace pour l’Algérie ?

Nul ne peut jeter la pierre à un gouvernement qui, de bonne foi, ne serait pas en mesure de contrôler la totalité de ses frontières terrestres. Surtout dans le contexte sahélo-saharien. La phase de reconstruction de l’État que traverse la Libye explique les défaillances ou les faiblesses.

Depuis son retour en Algérie, en juillet 2013, après un long séjour dans un hôpital parisien, le président Abdelaziz Bouteflika ne reçoit que rarement des hôtes étrangers. Parmi eux, Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi, les deux protagonistes de la crise politique en Tunisie, qu’il a rencontrés séparément à deux reprises. Est-ce une manière de s’impliquer dans ce dossier ?

Il y a une sollicitude fraternelle de la part de l’Algérie à l’égard de la Tunisie. Dois-je vous rappeler que ce pays était le seul à recevoir les Algériens sans visa au cours de la décennie noire des années 1990 ? Cette réalité historique nous interdit de rester indifférents à l’égard des difficultés que pourrait rencontrer notre voisin. Il s’agit donc de sollicitude, pas de médiation, afin d’inciter les Tunisiens à travailler ensemble pour aplanir leurs différends. L’Algérie et son président prodiguent conseils, recommandations et encouragements. Nous ne sommes pas dans une logique de médiation.

Autre personnalité reçue récemment par Bouteflika, le diplomate Lakhdar Brahimi. Le chef de l’État algérien s’intéresserait-il au dossier syrien ?

Le président Bouteflika s’intéresse non seulement à l’affaire syrienne mais aussi à tous les autres dossiers diplomatiques de l’heure. Lakhdar Brahimi est un grand diplomate, animé d’une volonté à toute épreuve. Il a accepté de prendre la succession d’un autre grand diplomate, Kofi Annan, quand ce dernier a jeté l’éponge, estimant que la mission était impossible à remplir. Brahimi mérite à cet égard tous les encouragements du président et le soutien de l’Algérie.

Sur le fond, nous partons du postulat que de nombreuses sociétés arabes veulent le changement. Dans le cas de l’Algérie, le message a été bien reçu après les événements d’octobre 1988, et un processus de réformes a été engagé. Hélas, ailleurs, les régimes en place ont ignoré cette exigence de changement. Nous avons la conviction que la réponse à cette exigence ne saurait être militaire. Il s’agit d’aspirations politiques qui ne peuvent être traitées que par des moyens pacifiques. Accompagner ces aspirations par des rébellions armées, lesquelles provoquent en réponse l’utilisation excessive de la force, ne conduit à aucune solution durable.

Sur le plan international, la sagesse dicte de réunir les protagonistes pour la recherche d’un compromis plutôt que d’encourager l’affrontement et les déchirements fratricides. C’est pourquoi l’Algérie a toujours observé le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’autrui. Mais non-ingérence ne signifie pas indifférence. Notre diplomatie a mis tout son poids dans la balance pour trouver une solution politique au conflit syrien et convaincre les différentes factions d’engager un dialogue. Nous appelons de nos vœux la tenue de la conférence de Genève II. Nous sommes conscients qu’une telle conférence n’est pas la panacée, mais seulement l’amorce d’un processus de réhabilitation du dialogue. En attendant, l’effet syrien sur la Ligue arabe est désastreux… À l’occasion des crises libyenne et syrienne, l’Algérie s’est distinguée au sein de la Ligue arabe en tirant la sonnette d’alarme : respectons le caractère intergouvernemental de notre organisation et veillons à ce qu’elle fasse partie de la solution et non du problème. J’ai la conviction que l’Histoire donnera raison à la position défendue par l’Algérie.

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