Jour après jour, elle écume sans relâche les boulevards d’Alger, quémandant quelques pièces et réclamant de l’aide à ses compatriotes. Chaque jour, dans les ruelles de cette capitale animée et grouillante, cette mendiante fait entendre sa détresse en chantant son malheur.

Du Boulevard Mohammed V à la Grande Poste en passant par la Place du 1er mai ou la rue Didouche Mourad, Habiba, une femme d’une cinquantaine d’années, mesurant approximativement 1m60, mince et toute ratatinée, s’est faite connaître au fur des années avec sa voix semblable à l’appel à la prière pour la rupture du jeûne du mois sacré du Ramadhan. Cette voix qui interpelle les passants à chaque détour, vous lance un cri strident. Une voix aiguë, par moments tonitruante, qui chante son tragique destin et qui vous invite à un réel questionnement sur votre condition humaine.

Cette femme, dont la carcasse boite et déhanche étrangement, nous psalmodie à chacune de ses apparitions, sa vie sombre et orpheline. Elle pleure et apitoie les rares passants qui daignent la regarder. Cette mendiante raconte une histoire sans commencement et sans fin. Elle nous conte l’étrange destinée d’une vieille laissée-pour-compte démunie, à l’image du destin incompréhensible d’une Algérie ancestrale, mais déboussolée par ce présent qu’elle peine à saisir. Cette mendiante voyage tous les matins, dans chaque coin de rue, vous la trouverez tantôt à Belcourt, tantôt à Hussein Dey ou à Hassiba Ben Bouali, sous les arcades du boulevard Colonel- Amirouche ou sur le front de mer. Habiba se déambule dans toute artère et dans toute ruelle. Et pourtant, elle ne voit et n’aperçoit aucun élément de ce décor urbain qu’elle hante avec toute la misère traînée derrière elle. Oui, Habiba est aveugle. Elle a perdu la vue depuis son enfance. Il ne lui reste uniquement cette voix qui ondule entre fatalisme et espoir, entre haine de soi et dignité.

Au cœur du plus grand bidonville d’Alger

Mais lorsque des passants lui demandent de raconter son histoire, elle repart tranquillement les bras chargés et croisés de chagrin alors que sa bouche dégouline d’aigreur et ses lèvres se crispent en un sourire narquois au mystère indéchiffrable. Mais que nous cache donc cette pauvre petite mendiante aveugle qui, chaque jour, s’assoit sur le côté de la route  et mendie ? Pourquoi demande-t-elle uniquement des pièces et refuse de parler lorsque des gens tentent de lui apporter de l’argent et du réconfort ? Pendant plusieurs jours, nous avons tenté de trouver une réponse à cette lancinante question. Mais Habiba s’est entêtée à refuser de parler et de partager son chagrin devant ses piétons incrédules. Nous avons donc décidé de la suivre pour forcer le destin et pénétrer l’étrange univers d’une «Misérable» pas comme les autres.

Pas comme les autres parce que Habiba égrène ses nuits dans une «Cour de miracles» très connue à Alger. Elle loge dans un abri de fortune bâti hâtivement au cœur du plus grand bidonville d’Alger, appelé communément «Remli» et situé à Gué de Constantine, dans la banlieue d’est d’Alger. Ici, plus de 5.000 familles, originaire de tous les recoins  les plus besogneux de l’Algérie, coexistent dans des baraques construites sur une plaine fertile et marécageuse. Longeant les rails, les maisons en briques et toits de tôle abritent le plus grand foyer de pauvreté et d’exclusion sociale de la capitale algérienne. Ces baraques sont de véritables tâches grises que forme l’enchevêtrement des toits en tôle ondulée des campements à très forte densité. Elles contrastent avec la verdure printanière de cette plaine abandonnée à la boue et aux herbes sauvages depuis que l’industrialisation socialiste a échoué de la transformer en zone industrielle prospère. Avec des toits faits de simples plaques métalliques récupérées ou de tôles, plus rarement de tuiles, l’hiver dans ce bidonville rime toujours avec inondations, effondrement d’habitations précaires et glissements de terrains. A Remli, on dort toujours avec un œil ouvert. Les maisons sont si fragiles, si précaires qu’elles risquent de lâcher au moindre coup de vent ou chute pluvieuse. Mais qu’il pleuve ou qu’il vente, Habiba rentre toujours le soir à Remli.

Mendier pour le compte d’un parrain

C’est ici que chaque soir elle retrouve sa famille composée de plus de 10 personnes. Adultes et enfants, sous un toit de tôle, ils sont tous entassés comme des sardines dans  un sommeil profond. Ils sont entourés de leurs pots avec lesquels ils mendient le jour. A l’intérieur de ces récipients, se trouvent quelques pièces de monnaies, des biscuits, du pain et du fromage. Oui, Habiba n’a pas de famille ou des parents au sens biologique du terme. Elle a trouvé refuge parmi ses autres compagnons infortunés dans cet abri qui leur a été offert par un baron de drogue réputé et craint à Remli. Un refuge, de la nourriture, une protection, une assistance en contrepartie d’un travail. La voici la véritable vie de Habiba l’aveugle. Une travailleuse d’un autre genre. Habiba ne mendie pas pour son propre compte, mais pour le compte de tout un réseau mafieux qui active dans ce bidonville au vu et au su des services de sécurité. Habiba travaille pour le baron qui la protège et nourrit. En vérité, elle, comme tous ses autres compagnons, se loue pour 13 mille Da le mois pour ce réseau qui lui donne chaque matin son plan de travail de la journée. On lui indique avant le levé du soleil les rues où elle doit s’asseoir, clamer sa misère et mendier. On lui précise aussi les zones qu’elle doit sillonner chaque après-midi. On lui paie les billets de train et le soir, on lui rend visite pour récupérer les revenus du jour, des revenus qui varient entre 1.000 et 2.500 Da. Quelques fois, Habiba réussit à récolter jusqu’à 4.000 Da, notamment la veille des fêtes religieuses…

Depuis plus de 7 ans, Habiba vit à ce rythme. Elle commence ses journées à 8 et « travaille » jusqu’à 17 H en hiver et 18 H 30 en été. Chaque jour, quelqu’un, un des acolytes de ce puissant caïd qui gère son réseau uniquement par téléphone, passe la voir pour contrôler son travail. Tel un proxénète, ce «contrôleur» veille sur sa mendiante, la protège contre les rabatteurs des autres réseaux concurrents, et se charge de la rappeler à l’ordre si elle dépasse son territoire ou viole les consignes en vigueur.

Habiba n’est pas une prostituée. Mais presque rien ne la sépare d’une fille de joie exploitée et transformée en esclave par ses employeurs mafieux. Elle n’a le droit ni de contester ni de dire non à telle ou telle injonction. Parce qu’on lui donne à manger lorsqu’elle a faim, parce qu’on l’a soigne lorsqu’elle est malade, elle ne peut jamais demander à ce qu’on la laisse tranquille sans l’obliger à aller faire la manche. Mais comment en est-elle arrivée là ? Habiba a été séparée de sa campagne désolante située au sud de la wilaya de M’sila où, désertification oblige, les sables du Sahara avancent à un rythme effréné en asséchant sur leur passage les terres agricoles qui nourrissaient les nomades en transhumance. Aveugle, vieillissante, boiteuse, Habiba a été abandonnée par le siens qui ne pouvaient continuer à la prendre en charge. Du jour au lendemain, elle se retrouve toute seule, jetée la nuit comme un vieux meuble décrépit, dans la rue à Alger où la pitié n’a pas de place dans le cœur de ces habitants toujours pressés lorsqu’ils vaquent à leurs occupations.

«Pourquoi témoigner contre ceux qui me nourrissent ? » 

Toute seule lorsque la pluie tombait à longs traits parallèles sur les voyageurs de la Gare routière de Tafourah, carrefour incontournable pour tous ceux et celles qui rentrent et sortent d’Alger, Habiba se tenait, la tête baissée avec une expression pitoyable, sur les quais des bus en provenance de Blida. Entre les rangs de ces voyageurs qui descendent comme des fourmis des autobus pleins jusqu’à craquer, Habiba avait une main appuyée sur un gros bâton, seul souvenir que lui ont légué les membres de sa famille, et l’autre était tendue pour demander l’aumône.

Remarquée depuis par les lieutenants du «caïd de Remli», elle a été conviée à se joindre à tout un réseau de faux mendiants. Certains exhibent leur handicap, d’autres mettent en avant leurs enfants qui se lamentent sur leur misère, d’autres encore vont jusqu’à se blesser volontairement et couvrir par la suite leurs plaies de sucre et de boue afin d’attirer les insectes et infecter les lésions, ce réseau mafieux utilise tous les astuces nécessaires pour apitoyer les Algérois et les pousser à sortir des pièces de leurs poches. Les services de sécurité sont bel et bien au courant de ce trafic. Ils ont, d’ailleurs, procédé à maintes reprises à des arrestations de quelques membres de ces réseaux mafieux. Mais faute de témoignage des mendiants exploités, ils ont été vite relâchés après quelques mois de détention préventive. Moitié victime, moitié coupable, la complexité du vécu  de ces mendiants qui refusent de lâcher leurs «mentors», leur dernier lien social après tant de déchirements, nous empêche d’émettre le moindre jugement de valeur ou de tirer une conclusion définitive.  «Pourquoi témoigner contre ceux qui me nourrissent alors que ma famille m’a abandonné ?», s’écrie Habiba pour ne lâcher qu’un seul mot à la fin : «fichez-moi la paix maintenant. A chacun son destin. Le mien est définitivement scellé…»