Il est 9 H du matin et Alger se réveille difficilement de sa torpeur héritée d’un vendredi calme et somnolant. C’est un samedi. Un samedi 1er mars. Un samedi pas comme les autres parce que ce jour-là, une centaine de policiers ont pris place devant la Grande Poste, les stations de Métro, la Place Audin et la Faculté Centrale d’Alger. 

Plus d’une centaine de policiers en uniforme ont peuplé la principale avenue de la capitale algérienne avec des bâtons dans les mains et le visage ferme. Le bruit du talkie-walkie grésillant indique clairement que l’atmosphère est inquiétante. Dans leur regard, ces policiers communiquent une froideur inhabituelle. Ils se préparent à quoi ?

«Les ordres sont clairs : empêcher tout rassemblement illégal. Montrez-nous alors votre carte et pourquoi vous êtes ici ?», nous apostrophe un policier sur un ton menaçant. Un agent des Renseignements généraux intervient rapidement pour tenter de démêler situation. Gentiment, calmement, avec un air sympathique, le monsieur, dans la quarantaine, nous rassure et prend uniquement nos coordonnées. «Allez-y comme ça vous pouvez faire votre travail», dit-il sourire aux lèvres. «Je peux manifester librement sans rien craindre», avons-nous répondu. «Faites d’abord vos recherches sur les animateurs de ce rassemblement et essayez de comprendre comment s’opère la manipulation», rétorque notre interlocuteur pour nous mettre en garde.

Une manipulation ?

Un rassemblement contre le 4e mandat d’Abdelaziz Bouteflika et le pouvoir obscur du DRS, les services de renseignements algériens, est donc l’œuvre de la manipulation, à en croire encore nos policiers des Renseignements Généraux. Et pourtant, les initiateurs de cette action de protestation sont à peine quelques dizaines de jeunes militants qui ont décidé d’investir la Place Audin pour exprimer leur colère.

Une colère contre le régime algérien qui refuse de faire sa mue. Une colère profonde contre un système politique qui continue à exclure la jeunesse de son pays. Un cri de rage contre à la fois le 4e mandat de Bouteflika, lequel totalise déjà 15 ans de règne,  et le général Toufik, le puissant patron du DRS, les services secrets algériens, qui dirige et tire les ficelles dans l’ombre depuis plus de 24 ans.

De toutes ces longues années, l’Algérie n’a gardé que le souvenir d’un pays jeune mais étouffé. Un pays dynamique mais bloqué par d’incommensurables lourdeurs politiques. Pour en finir avec ce triste panorama, des militants ont commencé leur mobilisation sur Facebook. D’abord une page Facebook, ensuite un premier appel à rassemblement. Un sit-in devant l’université de Bouzaréah à Alger, empêché durement par les forces de sécurité, une réunion politique dans un café populaire situé pas loin du Théâtre national algérien (TNA), et enfin la ferme volonté de se rassembler Place Audin pour signifier définitivement leur refus du statu-quo.

Ils sont journalistes, médecins, blogueurs, jeunes cadres, chômeurs, défenseurs des droits de l’homme. Ils n’appartiennent à aucun parti politique. Ils ne sont affiliés à aucune organisation de masse. Issus de divers horizons, ils se sont unis pour créer une dynamique de changement. Mais combien sont-ils ? «Peu importe notre nombre. C’est notre volonté qui compte. Nos idées sont en faveur de la démocratie, la vraie. Nous disons non à Bouteflika et non à la police politique», confie Mehdi Bsikri, jeune journaliste basé à Alger qui a intégré ce collectif citoyen.

Violence, souffrance et tolérance zéro 

Samedi matin, le jeune Mehdi n’a pas eu le temps d’expliquer ses motivations, de parler à ses compatriotes. Derrière ses lunettes de vue, emmitouflé dans son manteau, il a tentait de lancer son regard au-delà de ses dizaines de camions de Police stationnés un peu partout sur la rue Didouche Mourad. Sa voix rauque n’a rien pu faire aussi face aux policiers venus rapidement le cueillir pour l’embarquer et l’emmener au commissariat de police. Dès 10 H, quelques minutes après un premier regroupement, la répression policière se met en place. Bousculés, tirés dans tous les sens, étranglés, encerclés, traînés par terre, les premiers manifestants ont subi un traitement policier qui ne laisse aucune place à la pitié ou la compréhension.

En dépit de leurs cris qui témoignent d’une véritable souffrance physique, les arrestations sont de plus en plus musclées. Un premier camion de police est rempli de manifestants et démarre ensuite pour rejoindre le commissariat de Cavaignac d’Alger, situé non loin du lieu de rassemblement. Un deuxième camion le remplace, un troisième ne tarde pas à arriver. Le quatrième part aussi bondé de manifestants embarqués. En l’espace de 30 à 45 minutes, au moins 7 camions de police ont été chargés de personnes violemment interpellées. Même les journalistes ne sont pas épargnées. Des caméramen des chaînes de télévisions privées Echorouk Tv et El Djazairia ont été agressés par les policiers et interpellés avant d’être relâchés.

En revanche, les journalistes de la presse écrite n’ont pas connu la même clémence. Des confrères d’El Watan ont été embarqués sans aucun ménagement. Un autre a été blessé et le sang coulait de ses doigts. Malgré cela, des policiers s’acharnent et l’accusent de les avoir insultés. Nous accourons pour le secourir des mains des forces de l’ordre pour empêcher l’arbitraire. Une fois cette mission accomplie, nous voilà face à une vieille femme, mère d’un jeune homme porté disparu durant les années 90, la terrible décennie noire. Elle crie sa colère, réclame du changement, fustige Bouteflika et le DRS. Mais son âge avancé ne lui a pas évité la répression. Bousculée et emmenée de force, elle tombe par terre et se voit trainée comme un vulgaire malfrat.

Les badauds sont révoltés, indignés et interviennent pour la sauver. « Hagarines, Hagarines », entonnent-ils. Des accrochages verbaux éclatent entre policiers et citoyens. Des insultes fusent. Des menaces aussi. On a failli en venir aux mains. Un inspecteur chevronné s’interpose pour calmer les esprits et s’excuser. A quelques mètres de cette scène tendue, une femme est descendue de son appartement pour dénoncer cette répression. Elle a vu plus d’une cinquantaine d’arrestations. Elle a assisté aux coups, aux violentes altercations entre manifestants et policiers. «C’est intolérable. Lâchez-les. Laissons nous s’exprimer dans notre pays», a-t-elle lancé à la figure des policiers. Voilée, portant un manteau beige, cette femme et mère de famille devient vite un élément perturbateur que les policiers écartent en proférant des menaces viriles.

Mêmes les personnes âgées ne sont pas épargnées 

Sur le même trottoir qui fait face à la Faculté centrale d’Alger, un vieil homme prend la parole et soutient les manifestants anti-régime. «Qu’ils partent tous. A bas Bouteflika ! A bas le général Toufik !», crie-t-il sous les flashs des appareils photos des journalistes et quelques caméras de télévision. Lui-aussi a été embarqué de force. De l’autre côté devant le siège d’une banque étrangère situé en plein centre d’Alger, des jeunes reprennent le contrôle de la situation et brandissent le drapeau algérien. «Tahia El Djazair !» (Vive l’Algérie), «Dégagez tous», «Nous voulons une Algérie libre et démocratique», le temps de scander ses slogans et les voici d’ores et déjà violentés par une dizaine de policiers qui ont formé un cercle autour d’eux afin de les empêcher de fuir.

A 11 H. Le nombre des policiers a encore augmenté. La circulation automobile tout au long de la rue Didouche Mourad est restée perturbée si ce n’est pas bloquée. Les arrestations se poursuivent. Tout citoyen qui ose élever la voix et clamer sa soif de liberté est agressé et soulevé de force par de nombreux policiers. Direction le camion blindé et clos,  dépourvu de la moindre fenêtre. De l’intérieur, on n’y entend que les coups des manifestants qui frappaient les parois du camion pour poursuivre leur contestation à l’intérieur même de leur prison mobile. Les arrestations ? Une cinquantaine, une soixantaine, voire plus,  impossible de déterminer leur nombre avec précisions. Mais au final une seule certitude : le régime algérien se recroqueville sur lui-même et refuse de concéder la moindre parcelle aux libertés publiques.