Une scolarité interrompue contre son gré, une situation salariale précaire et insoutenable, une misère sociale affligeante. Comme beaucoup de jeunes algériens, Hamza, 25 ans, résidant à Bouira, n’a plus foi en l’avenir. Témoignage d’un jeune en détresse, qui a perdu l’espoir de se construire en Algérie.

A 25 ans, Hamza ne rêve plus. « C’est bien jeune pour cesser de rêver », lui fait-on remarquer. Mais, le jeune homme, qui nous accoste en marge du meeting d’Ali Benflis, organisé samedi après-midi à la maison de la culture de Bouira, insiste : « Ils ont volé mes rêves ». « Ils », ce sont « ceux qui dirigent » l’Algérie. « Ceux qu’on voit et ceux qu’on ne voit jamais », souligne-t-il. « Ils » ont broyé ses rêves, ses illusions. « Ils » l’ont broyé tout court.

« Lui se soigne en France et nous nous mourons ici »

« Ils » ont commencé par son rêve de gamin. A l’âge de 17 ans, Hamza tire un trait sur une carrière de joueur de football. Comme tout jeune de Kabylie, il se voyait porter les couleurs de la JSK. Mais gravement touché au genou, il est contraint de ranger ses crampons. La faute à un système de santé défaillant. « Je suis allé dans un hôpital public, le médecin m’a dit que je n’avais rien du tout alors qu’en fait c’était une véritable chekchouka dans mon genou », se souvient-il. La douleur persiste alors Hamza tente de passer un scanner. Six mois après, l’hôpital le rappelle enfin pour un examen approfondi. Diagnostic : lésion du ménisque et déchirure du tendon. Hamza doit passer sur le billard en urgence. « Si c’est 6 mois pour passer un IRM imaginez l’attente pour se faire opérer dans un hôpital public en Algérie », lâche-t-il. Résigné, le jeune homme, s’est finalement replié sur une clinique privée de la région. Cela fait déjà plus de deux mois qu’il ne marche plus. « Nous ne sommes pas riches mais heureusement que mon père et moi avions des sous de côté. Au total, les soins m’ont coûté 20.000 dinars », dit-il, plein de ressentiment contre le chef de l’Etat, qui traverse la Méditerranée pour se faire soigner. « Notre président va se soigner en France, au Val-de-Grâce, et nous nous mourons ici. Je ne veux pas aller à l’étranger pour me faire opérer, je veux aller dans un hôpital en Algérie. Pourquoi n’en construit-il pas ? », s’offusque Hamza.

Ses ambitions de footballeur professionnel oubliées, Hamza raconte s’être rabattu sur ses études. Mais, comme de nombreux Algériens, ce jeune de Bouira a dû composer avec les choix et règles obscures des administrations de son lycée puis de sa faculté. « D’abord, je voulais être inscrit dans une filière scientifique mais la conseillère d’orientation m’a forcé à suivre une filière littéraire. Mais, moi, je n’étais pas particulièrement passionné par les langues », confie-t-il. Pendant un mois, il fait le pied de grue devant le bureau de la conseillère d’orientation. En vain. Hamza obtient un Bac littéraire et enchaîne avec une licence de langues, option anglais et français.

« Nous sommes les déchets de cet Etat »

Ses pépins physiques l’éloigne un temps des bancs de la faculté à la fin de sa quatrième année d’études. Après son opération et à son retour à l’université de Blida, Hamza n’a qu’une envie : valider son master 2. « L’administration ne m’a pas laissé. On m’a dit qu’il n’y avait pas de poste d’encadreurs pour ce master 2 et qu’il fallait attendre 2 ou 3 ans pour reprendre mes études. D’ici là j’aurai 28 ans. Ça veut dire quoi ? Que je vais commencer à travailler qu’à 30 ans ? », s’indigne-t-il. « Quand je suis entré à l’université, les professeurs nous disaient vous êtes les futurs cadres de cet Etat. C’est faux, nous sommes les déchets de cet Etat », lâche-t-il, écœuré. Il poursuit, le regard abbatu : « J’ai une amie qui est partie en France étudier, 4 universités l’ont accepté en master. Et ici on nous empêche de poursuivre nos études ».

Comme son amie, Hamza aurait pu mettre le cap sur l’étranger. Très attachée à sa ville, à sa région, à son pays, il ne se voyait pas vivre et travailler loin de chez lui, loin « de sa patrie ». « Avec mes études, j’ai eu plusieurs opportunités pour partir mais j’ai jamais voulu quitté mon pays », affirme-t-il.

« J’erre dans la vie »

Et depuis la fin prématurée de ses études comment gagne-t-il sa vie ? Comment comble-t-il ses journées ? « J’erre dans la vie, comme les autres jeunes », lâche-t-il. En attendant de terminer ses études, « quand l’administration de l’université le voudra bien », Hamza virvelote, sans but précis. Il enchaîne les petits boulots pour gagner son pain et aider sa famille. En ce moment, il donne des cours particuliers à des enfants difficultés, explique-t-il, une sacoche pleine de livres scolaires accrochée à l’épaule. Mais la paie n’est pas assez bonne pour vivre décent. « Je  donne des cours tous les jours et à la fin du mois je m’en sors avec 15.000 dinars. Que voulez-vous que je fasse avec 15.000 dinars ? Je donne au moins 5.000 da à ma mère, qui est malade, pour qu’elle achète des médicaments. Une fois mon déjeuner du midi, le transport, mon crédit téléphonique et mes habitants payés, que me reste-t-il ? », s’attriste-t-il.

Lassé de travailler pour une misère et de « errer dans la vie », Hamza, lui qui n’a jamais désiré prendre le large, songe depuis peu à immigrer. « N’importe où, je suis sûr que dans n’importe quel pays on traite mieux les jeunes qu’ici », finit-il par dire. « En Algérie, on dégoûte les jeunes, on les décourage. On leur donne juste une seule envie : partir », continue-t-il.

Partir ou rester ?

La seule chose qui le retient encore ici en Algérie ? Sa famille bien sûr mais aussi un mince espoir que les choses évoluent après le 17 avril, confie Hamza. « L’idée de voter ne m’a jamais traversé l’esprit mais cette année, pour la première fois de ma vie, je vais aller voter », confie le jeune homme. Hamza se revendique comme un fervent opposant au quatrième mandat. La réélection du Président-candidat Abdeziz Bouteflika serait, selon lui, « une catastrophe pour l’Algérie ». Le pays serait un peu plus longtemps ankylosé et lui s’enfermerait un peu plus dans son désarroi, s’inquiète-t-il.

Posté au fond de la salle archi-comble du meeting d’Ali Benflis, Hamza finit par s’avancer pour voir le visage de celui qui lui redonne de l’espoir. « Benflis, c’est la lueur d’espoir que je n’ai jamais vue de ma vie », confie le jeune homme de 25 ans. Depuis qu’il l’a découvert à la télévision, Hamza est emballé par le discours de l’ancien Premier ministre. Ce samedi, il assiste à son premier meeting politique. Et c’est la verve d’Ali Benflis qui l’a convaincu de venir. Emballé mais sceptique, Hamza préfère tout de même sur rester sur ses gardes. « J’aimerais vraiment croire en ce qu’il dit. Mais est-ce seulement la vérité ? S’il passe le 17 avril, est-ce qu’il tiendra ses promesses ? », doute-t-il.

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