Revue de presse. Oui, l’Islam est compatible avec le féminisme

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Lu sur Fait-Religieux

Féminisme…islamique ? Un oxymore, pour beaucoup, deux mots a priori totalement contradictoires quand ils sont mis côte à côte. Pourtant, le mouvement existe et il est relativement ancien, qui plus est. A l’instar de ce qui se passe dans les autres monothéismes – ces femmes qui réclament le droit d’être ordonnées prêtres ou de devenir rabbins – l’islam est lui aussi traversé par des mouvements de réinterprétation du texte coranique pour en donner une interprétation plus favorable aux femmes. Et à l’intérieur des féminismes islamiques, Stéphanie Latte Abdallah, enseignante à l’Institut français du Proche-Orient, distingue trois courants distincts, certains plus intellectuels, d’autres plus militants.

Contrairement aux féminismes occidentaux, « séculiers », les féminismes islamiques ne sont pas des mouvements sociaux arrimés à un mouvement de libération des femmes dans la société. Les féministes islamistes pensent pouvoir atteindre l’égalité homme-femme via l’exégèse religieuse, l’« itjihad », l’effort d’interprétation, qui occupe une place importance dans la tradition islamique. Une manière pour les femmes de s’approprier à leur tour l’islam – chose qui n’est possible qu’avec une certaine démocratisation de l’interprétation. En 1987, la Marocaine Fatima Mernissi jette un pavé dans la mare avec son ouvrage Le harem politique, dans lequel elle critique la véracité de certains hadiths, les« dits » du Prophète, parfois sujets à caution. Pourquoi, se demande-t-elle, certains d’entre eux, d’un sexisme manifeste, ont-ils été conservés et d’autres, d’un avis plus nuancé, complètement oubliés ? La décennie suivante va voir émerger le premier courant du féminisme islamique. A partir des années 1990, les militantes adoptent une posture radicale et réclament la lecture du Coran « dans son esprit et pas dans sa lettre ». Les textes, estiment-elles, doivent être historicisés, remis dans leur contexte.

Femmes et esclaves : même combat

Ce premier mouvement est le fait de femmes pieuses qui veulent rendre les textes égalitaires. Figure centrale de ce courant, celui des « militantes féministes croyantes », Amina Wadud, pilier de l’islam américain. ImamE, professeure d’études islamiques à la Virginia Commonwealth University, elle fait partie du mouvement dit « pro-foi » (« pro-faith »). Cette convertie afro-américaine s’est d’abord tournée après sa conversion vers une vision très rigoriste de l’islam. A la fin des années 80, elle se rapproche de l’association indonésienne Sisters in Islam, la première organisation de féministes musulmanes. Elle publiera en 2005 Inside the Gender Djihad (littéralement « à l’intérieur du djihad de genre »), son ouvrage le plus radical. Amina Wadud réfute certains passages du Coran, pointe des problèmes de traduction, réclame une remise en contexte, rejette un verset sexiste s’il lui paraît en contradiction avec la posture moderne de l’islam. En 2005, elle brise un tabou et mène une prière mixte dans une mosquée de New York. Elle n’est pas seule dans sa démarche cependant : des associations similaires, qui militent pour un islam« inclusif », sont déjà apparues en Amérique du Nord, en Europe et en Afrique du Sud. En France, une association, Homosexuel(le)s musulman(e)s de France (HM2F), a mené en novembre 2012 la première prière « inclusive » et mixte ouverte aux homosexuels. HM2F est animée par Ludovic-Mohamed Zahed, homosexuel et ex-salafiste, auteur de l’essai autobiographique Le Coran et la chair.

S’appuyant sur le rôle que les femmes ont tenu dans les mosquées en Arabie saoudite au 7e siècle, Amina Wadud prend pour témoin l’exemplarité de la vie du Prophète et l’égalité qui régnait dans sa maison. Le Coran, rappelle-t-elle, reconnaît les femmes dans leur diversité. Il s’adresse à elles au pluriel, comme pour les hommes. Elle rejette par conséquent « l’essentialisation » du féminin, qui a justifié historiquement un traitement différencié – et à terme a aussi justifié les violences conjugales, via un verset qui autorise explicitement les hommes à frapper leur femme. Ce passage est rejeté par les féministes islamiques car il entre en contradiction avec la vision égalitaire qu’elle dégage du texte saint. Elle fait pour cela un parallèle avec l’esclavage, cité dans le Coran mais aboli depuis.
L’islam n’est pas la religion du Prophète

Mais souvent, ce féminisme islamique naît dans « l’islam périphérique », dans les pays à majorité chiite, au sein de la diaspora musulmane en Occident, ou dans des zones du globe telles que l’Indonésie. Dans ce dernier pays, les femmes ont la possibilité de devenir imames – ce qui leur est en partie contesté par les oulémas – et même d’accéder à la fonction de mufti, le représentant des musulmans à l’échelle d’un pays. Mais à l’exception du Liban et de l’Egypte qui ont vu leurs « précurseuses » apparaître bien avant les années 1990, le féminisme islamique est quasi absent des pays arabes, pourtant le centre névralgique de l’islam. Car les féministes islamiques s’inscrivent dans la continuité du réformisme musulman de la fin du 19e siècle. A cette époque, des voix s’élèvent, qui remettent en cause l’existence des écoles juridiques et proposent de revenir au texte fondateur pour moderniser le religieux en ouvrant la réflexion à tous les champs de pensée : sociologie, philosophie… Au fil du temps, le féminisme islamique va irriguer tous les courants, du plus conservateur – le wahhabisme saoudien – aux Frères musulmans, ceux qui ont le plus capté cet héritage, au point de créer leur dérivé, les « Sœurs musulmanes ».

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