Rassemblés dans leur QG de campagne, les partisans d’Ali Benflis et une partie de son équipe ont attendu toute la soirée la déclaration de leur candidat. De l’espoir à l’abattement, ses sympathisants ont vécu un dénouement difficile. Reportage.

« Plus de fax, plus de téléphone, plus d’internet. On est coupé du monde », nous interpelle Mohamed Salim Moussaoui, le chargé de presse de l’équipe de campagne d’Ali Benflis. Décontenancé, il enchaîne : « Plus moyen de joindre le candidat et nos observateurs autrement que par nos téléphones portables ». Il est un peu plus de 20 H, le dispositif anti-fraude et le décompte des suffrages exprimés, mis en place par le staff de Benflis, viennent de s’effondrer comme un château de carte.

Autour de Mohamed Salim Moussaoui, costume sombre et manches retroussées, une foule de militants a investi les salles et les couloirs du QG de campagne, installé dans le quartier de Ben Aknoun sur les hauteurs d’Alger. On se hèle, se salue, on se reconnait. Mais on ne s’inquiète pas que la liaison entre le QG et le bureau du candidat, situé à quelques encablures de là, soit interrompue.

Un QG « coupé du monde »

En revanche, au sein de la cellule de communication du candidat, l’inquiétude est bien palpable. Assis, seul dans son bureau, l’hyper énergique directeur de communication d’Ali Benflis, Lotfi Boumghar, a perdu de son entrain. Il parait lui aussi désorienté. A tous ceux qui entrent dans son bureau, il demande un chargeur de téléphone. Si celui-ci tombe en panne, il n’aura plus moyen de joindre son candidat. Sur son visage mangé par une barbe se lit la fatigue. « Non ça va », prétend-il. Il dit avoir vécu « une journée de fébrilité et d’émotion ». « C’est l’aboutissement d’un combat, peut-être la consécration d’un idéal », sourit-il.

Mais à l’évocation des cas de fraudes recensés par ses bataillons d’observateurs, répartis sur l’ensemble du territoire national, Lotfi Boumghar baisse les yeux et marque une pause. « Les irrégularités suscitent de l’inquiétude. Nous attendons la suite des événements pour nous prononcer sur la question », déclare-t-il. Interrogés sur la surveillance des urnes par ses bénévoles, ce bras-droit d’Ali Benflis reconnait certaines carences.

« Les observateurs sont au nombre de 60.000. Vous ne pouvez pas avoir un comportement uniforme quand vous avez un nombre aussi important de personnes, qui sont chargées d’une telle mission. Mais globalement la mission a été bien menée. Ils l’ont fait avec engagement et détermination. D’autant plus qu’ils ne touchent aucune rémunération ni compensation », estime-t-il, confiant que certains contrôleurs ont subi, la veille et tout au long de la journée, des « intimidations » et « tentatives de pression ».

L’espoir d’un « 2nd tour » …

A l’extérieur de son bureau, l’ambiance reste joyeuse dans les rangées de militants, réunis par petits groupes ça et là. Ils attendent leur candidat, qui doit donner un point presse, annoncé à 21 H, en se rappelant des souvenirs des trois semaines de campagne. « Quel périple ! », lance Larbi, un partisan d’une cinquantaine d’années, qui arbore une chemise à carreaux. Son meilleur moment : le meeting nocturne à Tindouf. « On a atterri à 23 H30 à l’aéroport de Tindouf et on a fait le meeting à plus de minuit. On est reparti seulement à 3 H du matin pour arriver à Alger à l’aube. Et à 8 H on était déjà en route pour un autre meeting », raconte-t-il.

A quelques pas de Larbi, un groupe de trentenaires, membres de la coordination des jeunes cadres algériens (CJCA), est impatient de connaître les résultats. « Echourouk annonce un résultat serré », informe un jeune homme, qui se rejoint au groupe. « C’est sûr, il va y avoir un second tour. Un second tour, c’est la victoire de la démocratie. Une victoire de Bouteflika au premier tour serait irréaliste », martèle un membre du CJCA. Mais ses yeux bleus laissent toutefois transparaître de la nervosité. « Ce n’est pas facile de militer pour Benflis quand on travaille dans l’administration. Un collègue a été muté du jour au lendemain d’Alger à Koléa », confie cet employé de l’AADL, qui préfère garder l’anonymat.

A ses côtés, l’un des cadres du CJCA, habillé d’une chemise bleue, s’interroge. « Comment la victoire pourrait nous échapper alors que nou, nous avons rempli toutes nos salles ? On a même fait des meetings en plein air. Et eux [ndlr le clan du Président-candidat Abdelaziz Bouteflika] ont été chassés, hués, insultés. On leur a jetés des pots de yaourts ». « La seule explication c’est la fraude. Sans fraude, Bouteflika n’a aucune chance », tranche-t-il, avant de soupçonner le clan adverse de vouloir travestir la vérité des urnes. « Sellal [ndlr le directeur de campagne d’Abdelaziz Bouteflika, ancien Premier ministre] a déjà appelé aux bourrages d’urnes quand il a dit « remplissez les urnes ». Ça voulait bien dire ce que ça voulait dire. Il a même dit votez le 17 et on fera  la fête le 18″, lâche-t-il.

Badrou, membre fondateur du CJCA, se greffe à la discussion et tente de rassurer. « Avec les réseaux sociaux, la donne a changé. 2014 ce n’est plus comme en 2004. on peut être informé de manière instantanée de l’évolution de la situation. Et il y a de nouveaux canaux d’information, comme les sites internet et les chaînes de télévision privées », débite ce jeune cadre, les cheveux noirs coupés courts et le visage barré par des lunettes rectangulaires. Lui aussi est convaincu qu’un « second tour aura lieu. Il ne peut pas en être autrement ».

… La peur de la triche électorale

Mais au rez-de-chaussée, la peur gagne sérieusement les rangs du candidat. Il est plus de 21 H et toujours pas de trace de ce dernier. Dans un petit bureau, des partisans s’agglutinent autour d’un écran d’ordinateur. « Le dépouillement n’est même pas fini et le Ministère de l’Intérieur annonce ses résultats. C’est une honte. C’est un document préparé d’avance. Voilà, on a la preuve qu’ils ont triché », s’emporte Djamel. Les bras  tendus vers le ciel, il lance : « Il n’y a plus que la justice de Dieu. C’est le signe que nous ne sommes pas encore une démocratie ».

Le bureau d'où est partie la rumeur d'une preuve de la triche électorale du Ministère de l'Intérieur, 17 avril 2014. Photo AF
Le bureau d’où est partie la rumeur d’une preuve de la triche électorale du Ministère de l’Intérieur, 17 avril 2014. Photo AF

Sur l’écran d’ordinateur, on voit un pdf sur lequel il est annoté en entête : « République algérienne démocratique et populaire Ministère de l’Intérieur Alger le 18 avril, 2004 : Communiqué », floqué d’un « Top secret ». Le document présente deux tableaux, récapitulant l’ensemble des résultats électoraux. D’après ce document confidentiel, la participation s’établit à 64,86%. Le Président-candidat Abdelaziz Bouteflika l’emporte au premier tour avec 51,32% des suffrages exprimés contre 39,06% pour son ancien chef de gouvernement, Ali Benflis. Arrivée troisième, Louisa Hanoune, la patronne du Parti des Travailleurs est accréditée de 6,32% des voix. Ce document comporte également un camembert, présentant la répartition des suffrages exprimés entre les 6 candidats en lice. « Il est antidaté. On est le 17 et il est inscrit dessus le 18. C’est un faux, il a été préparé en avance », s’énerve une blonde d’une quarantaine d’années, le visage rongé par la colère. Interrogé sur la provenance de ce fascicule, ces militants préfèrent garder le secret. « On l’a reçu par mail un peu avant 21 H », se contente-t-il d’expliquer.

Dans ce bureau, on essaye d’imprimer le document pour diffuser l’information. Mais la machine est capricieuse. Plusieurs minutes s’écoulent et l’information n’a toujours pas circulé. A l’étage, Nazim Zouiouèche, ex-PDG de Sonatrach et conseiller du candidat, s’étonne : « Quel document ? Nous n’avons rien authentifié. Le candidat lui-même n’est pas au courant de l’existence d’un tel document ».

Tentative de manipulation du clan présidentiel pour semer le trouble chez l’adversaire ou véritable fuite du Ministère de l’Intérieur ? Quoiqu’il en soit, la parution de ce document a eu pour effet de déstabiliser l’équipe d’Ali Benflis, présente au QG. Les rumeurs sur la défaite se répandent alors. Les premières copies du document sont imprimées et distribuées. « Mais qu’est-ce que vous faites ? Arrêtez toute suite la distribution ! Vous voulez quoi ? Qui nous arnaque plus et demain ils annonceront 95% pour Bouteflika », rouspète un homme, qui entre dans le bureau, d’où la rumeur de triche électorale est partie, et déchire les exemplaires imprimés.

Mais, sous le chapiteau, qui abrite la conférence de presse d’Ali Benflis, le président du Mouvement des citoyens libres, Mustafa Boudina, décide de rendre publique l’existence de ce document, sans pour autant en connaître l’origine. « Nous avons un document qui annonce la victoire du candidat à un 4è mandat. Et ce document contient la maladresse d’être datée du 18 avril alors que nous sommes encore le 17. Ça vous donne l’idée que la fraude nous mène à un nouveau royaume d’Algérie », déclare Mustafa Boudina, devant plusieurs centaines de journalistes algériens et étrangers.

Résignés

A l’entrée du chapiteau, Imen est dépitée. Cette jeune militante, membre de la cellule de communication de la campagne, a passé la journée devant la caméra de la chaîne Youtube du candidat Ali Benflis à lister les irrégularités qui ont entaché, selon son équipe, le scrutin du 17 avril. Elle entend les feux d’artifices explosés dans le ciel algérois. Ce sont les partisans d’Abelaziz Bouteflika, qui fêtent avant même la proclamation officielle des résultats, la victoire du 4è mandat. « Ils sont en train de nous voler notre victoire. C’est inexplicable », lâche la jeune fille.

Il est 22 H 50. Avec un retard de quasiment 2 H, Ali Benflis fait enfin son apparition. « Benflis président ! », scandent ses partisans, alors que le candidat, un soupçon de sourire aux lèvres, se fraye un chemin vers l’estrade. Au cours de ce point presse, le « fils des Aurès » devait annoncer ses premiers résultats et proclamé sa victoire. A la place, il dénonce « la fraude massive » et « un grand crime commis contre la nation » ce 17 avril. Le bruit des feux d’artifices retentit sous le chapiteau. Imperturbable, Ali Benflis déclare : « Je ne reconnaîtrai jamais ces résultats ». Au terme d’une allocution d’une quinzaine de minutes, il appelle ses sympathisants au calme. Un appel visiblement entendu puisque les militants et son équipe s’éclipsent rapidement. Il est 23 H 30 et le QG se vide de ses partisans. Comme s’ils avaient déjà rendu les armes…

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