Ils s’appellent Walid, Habib et Adel. Ils ont moins de 30 ans. Ils sont Algériens et vivent dans la capitale. A l’heure où la jeunesse algérienne est plus que jamais démobilisée, ces militants ont animé l’élection présidentielle. Soit aux côtés d’un candidat, soit pour dénoncer le scrutin du 17 avril. Algérie-Focus a suivi ces trois jeunes algériens jusqu’au dénouement de ce rendez-vous électoral. Découvrez le 3è épisode de notre feuilleton de l’élection présidentielle 2014 : La campagne comme les jeunes la vivent. Episode 3 : Jour de vote

17 avril, 2014. Alger. Ahmed et Walid sont allés voter, tôt le matin, quasiment dès l’ouverture du bureau de vote. Chacun dans son quartier de la capitale. Et chacun pour son favori :  Un bulletin pour Bouteflika pour Ahmed contre un pour Benflis, glissé par Walid. L’aboutissement d’une campagne électorale longue et éprouvante.

Direction ensuite leur QG respectif. C’est delà qu’ils ont suivi le déroulement du scrutin. Leur mission : rassembler les taux de participation et surveiller le travail des observateurs sur le terrain, chargés de ne pas quitter les urnes des yeux.

« On a anticipé la coupure d’électricité dans nos bureaux. Alors on a communiqué plus que par sms avec nos observateurs. On leur a demandé de nous envoyer trois chiffres par texto :  le taux de participation, le chiffre de Benflis et celui de Bouteflika », raconte Walid, un responsable de l’équipe jeune de campagne d’Ali Benflis.

Mais très vite, les rumeurs de « fraudes massives » ont sonné le glas de l’espoir de la victoire de Benflis. « Dès 17 H, on nous a aussi coupé les sms et on a eu les échos de l’ampleur de la fraude, à Bouira, à Khenchela… C’est à ce moment là que l’euphorie est retombée. On y a cru jusqu’à ce moment là, parce qu’on avait eu les résultats à l’étranger et ils nous donnaient gagnant », confie Walid, désabusé. La gorge serrée, il lâche : « A 18 H 30, je savais qu’on avait perdu. Je ne nie pas que beaucoup de personnes ont voté pour Bouteflika mais sans la fraude il n’aurait jamais gagné légalement. En principe, il aurait dû y avoir un 2nd tour ».

« J’ai pleuré »

Les bras croisés, le regard brouillé par les larmes, le jeune homme de 21 ans apparaît aux côtés de son candidat sous les coups de 23 H. Il semble assommé par ce qui vient de se passer. Son champion, lui, balaye la foule de journalistes et de militants d’un regard fier, du haut de l’estrade du chapiteau, installé dans la cour de son QG. Devant la presse, le candidat malheureux, crédité de 12% des suffrages exprimés officiellement, déclare qu’il ne « reconnaîtra jamais ce résultat » et parle d’un « grand crime » contre la volonté du peuple.

Mais, la défaite, qui n’en est pas une pour le clan Benflis, a un goût amer. « J’ai pleuré parce que j’ai mal pour mon pays. Je suis très triste. C’est quasiment une dépression que je suis en train de vivre. J’envie les autres pays », se désole Walid.

Adel a la victoire modeste. Pas d’éclat de joie, ni de défilé nocturne dans les rues d’Alger pour ce jeune homme de 27 ans. Appliqué et discipliné, le responsable de l’équipe jeune du RND est resté toute la soirée dans le QG de Bouteflika à Dely Brahim afin d’analyser les résultats de la participation et des suffrages exprimés. « J’enregistre tout dans un fichier Excel depuis jeudi », explique Adel, encore posté derrière son écran d’ordinateur, deux jours après le vote.

Une élection « transparente »

De jeunes observateurs en train de contrôler un bureau de vote à Alger, le 17 avril 2014. Photo AF
De jeunes observateurs en train de contrôler un bureau de vote à Alger, le 17 avril 2014. Photo AF

Adel dit qu’il n’a jamais douté de la victoire du Président-candidat Abdelaziz Bouteflika. « Il n’y avait pas de suspense. Je n’ai jamais eu peur du résultat. Je savais qu’on allait gagner », confie-t-il. Le scénario d’un second tour entre Bouteflika et Benflis ? Adel dit ne pas l’avoir envisagé une seule seconde. « Quand j’ai vu qu’on a réussi à récolter plus de 3 millions de signatures pour faire valider la candidature de M. Boutreflika, ce qui beaucoup plus que n’importe quel autre adversaire, j’ai pas imaginé une seule seconde perdre ou aller au second tour », appuie Adel.

Les accusations de fraude, ce jeune sympathisant du chef de l’Etat, élu à 81,53% pour un 4eme  mandat, les balaye d’un revers de main. « Où sont leur preuves ? Pourquoi n’ont-ils pas déposé de recours si c’était vraiment le cas ? L’élection a été transparente », lance-t-il. Pour Adel, ces adversaires ne sont d’ailleurs pas en mesure de contester le résultats. « Des observateurs pour Bouteflika, il y en avait dans chaque bureau du pays, ce qui n’est pas le cas des autres candidats », dit-il avoir remarqué le jour du vote.

« Certes, il y a des procès verbaux qui n’ont pas été remplis correctement mais ça n’a rien avoir avec la fraude. Les personnes qui encadrent les bureaux de vote et assistent au dépouillement des urnes ne sont pas toujours formées à cet exercice. Ils sont pressés de rentrer chez eux le soir, alors, parfois, ils négligent les procès verbaux », raconte-t-il « par expérience ».

Résistance 

Encore occupé à présenter les statistiques du vote dans un fichier excel, Adel retrouvera le siège de son parti, situé aux abords de la Grande Poste, d’ici mercredi. Walid, lui, continue à fréquenter le QG de campagne d’Ali Benflis « par habitude ». Celui qui dit que sa rencontre avec l’enfant des Aurès a « changé [sa] vie » veut poursuivre son engagement politique au-delà du 17 avril. « Je n’ai pas encore avaler la pilule. Il va bien falloir une dizaine de jours pour que je m’en remette. Mais, c’est sûr, je vais continuer à me battre. Tant qu’il y a des hommes de la trempe d’Ali Benflis et Lotfi Boumghar l’espoir est possible », confie Walid. Il ajoute : « Je ne sais pas encore quel forme mon combat prendra. Si je vais rejoindre le parti d’Ali Benflis ou fonder une association de sensibilisation pour les jeunes… »

Dans sa résistance au 4è mandat, cet étudiant en marketing international croisera peut-être la route de Habib. Le chef de cabinet du parti Jil Jadid, fervent boycotteur de l’élection présidentielle, s’étonne encore du taux de participation, annoncé par le ministre de l’Intérieur vendredi. « Je me suis baladé dans Zéralda le jour du vote et je n’ai pas vu beaucoup d’index avec de l’encre noire », témoigne-t-il. Habib n’a pas manqué de voir les images d’Abdelaziz Bouteflika, allant voter, assis sur une chaise roulante. « C’est pour l’Algérie qu’un homme avec une aussi longue carrière politique aille voter sans même dire un bonjour au peuple algérien », lâche-t-il. Déçu mais pas défait, le jeune homme de 28 ans poursuit un « travail de longue haleine » aux côtés de partis de la coalition du boycott, commencé le jour même du lancement officiel de la campagne présidentielle. D’ici quelques jours, les boycotteurs rendront publique une « feuille de route pour la transition démocratique », avance-t-il

 Adel, Walid et Habib n’en ont donc pas fini avec la politique…