C’est officiel. L’Algérie a donné son feu vert pour le lancement de l’exploitation du gaz et huile de schiste. Après plusieurs mois de polémiques et de tergiversations, les autorités algériennes ont décidé de se lancer dans l’exploitation de ces nouvelles richesses qui promettront de renflouer encore davantage les caisses de l’Etat algérien. Mais le gaz de schiste représente un grand danger pour l’environnement et ses enjeux sont très complexes. Pour y voir plus clair dans ce nouveau projet énergétique, Algérie-Focus s’est entretenu avec Sylvain Lapoix, journaliste indépendant et spécialiste de la question du gaz et huile de schiste. Il est le scénariste et co-auteur d’Energies extrêmes, BD-enquête sur la révolution des gaz de schiste publiée dans La Revue Dessinée.

Entretien réalisé par Abdou Semmar

– L’Algérie a officiellement autorisé l’exploitation de gaz de schiste sur son territoire. De nombreux rapports internationaux précisent depuis des années que l’exploitation de cette source d’énergie est très polluante et menace l’environnement. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste réellement le danger  ? Et quels sont les risques qu’encourt l’Algérie ?

La spécificité des gaz et huiles de schiste est qu’ils sont situés en couches très fines et étanches à grande profondeur. Contrairement aux gaz et pétroles conventionnels, qui sont le plus souvent présents dans de grands réservoirs sous pression qu’il suffit de percer d’un forage pour que le contenu remonte, il faut employer des techniques très lourdes pour extraire des hydrocarbures des couches de schiste et réaliser énormément de puits.
La première nuisance, c’est la quantité de camions nécessaires : pour un seul puits, il faut 1 300 trajets de camions de plusieurs tonnes, avec les risques d’accidents, la pollution atmosphérique et les dégâts que cela implique. Chaque plate-forme recouvre un hectare de béton d’où l’on fore verticalement puits horizontalement pour s’insérer dans la couche de schiste.
Ensuite, de grandes quantités d’eau sont injectées avec des additifs chimiques à grande pression pour faire « craquer » la roche (c’est ce qu’on appelle la fracturation hydraulique). Et c’est là qu’intervient le deuxième plus gros problème : la majeure partie de l’eau remonte à la surface, impropre à la consommation et quasi impossible à traiter car chargée de produits chimiques, voir de radioéléments présents dans le schiste : aux Etats-Unis, la seule solution « sûre » a été de les enfouir dans des puits poubelles mais cela a provoqué des mini-tremblements de terre. Les eaux usées rejetées dans les usines d’épuration ont contaminé de nombreux cours d’eau. Certains industriels ont même déversé directement ces rejets dans les fleuves et rivières !
Le troisième problème, ce sont les fuites de gaz naturel, lequel est bien plus nocif que le CO2 pour la santé et l’atmosphère. Enfin, de nombreux incidents peuvent avoir lieu sur la plate-forme. Si le béton ou les tubes qui protègent le forage sont usés ou de mauvaise qualité, la partie supérieure du puits peut se fissurer et des infiltrations peuvent polluer les nappes phréatiques.
Et, comme je le disais auparavant, il faut multiplier ces risques par les milliers de puits nécessaires pour exploiter correctement une couche de schiste.
– Des experts assurent qu’il faut une certaine maîtrise technologique pour exploiter et explorer le gaz et huile de schiste. Pensez-vous que l’Algérie dispose de cette maîtrise technologique ? Sinon quels sont les probables partenaires étrangers vers lesquels les autorités algériennes vont se diriger pour leur confier  l’exploitation des schisteux ?
Il y a deux rôles bien distincts dans l’exploiration-production gazière et pétrolière : il y a les producteurs, qui demandent le permis et vendent les hydrocarbures, et les sociétés de service qui forent pour leur compte. Actuellement, la différence entre deux producteurs ne se joue pas sur la technologie mais sur les moyens qu’ils sont prêts à investir et leur connaissance des données sur les gisements. Autrement dit : presque n’importe quelle société qui se paient les services d’une entreprise expérimentée dans ces forages très techniques (comme Baker Hughes, Schlumberger ou Halliburton) est capable de se lancer dans les gaz et huiles de schiste. Aux Etats-Unis, de nombreuses « start-up » des gaz de schiste se sont montées du jour au lendemain, profitant d’une législation très permissive.
Il n’y a pas, à ma connaissance, de société de services pétroliers algériennes qui dispose de cette expertise mais cela n’empêcherait pas  un producteur national d’employer les services d’une grande société de services pétroliers. L’argument économique est beaucoup plus contraignant : si on compte les études, le forage et la fracturation hydraulique, un simple puits d’exploration à 3000 mètres de profondeur représente un investissement de 8 à 12 millions de $ US. En Pologne, où les réserves de gaz de schiste sont potentiellement considérables, la décision de confier l’exploration à une myriade de compagnies étrangères (notamment américaines) a été principalement motivée par des raisons financières : le pays a besoin de dizaines, voire de centaines de puits, juste pour savoir si l’ enjeu en vaut la chandelle, soit une mise de départ de plusieurs centaines de millions d’euros, au bas mot.
Sonatrach a commencé à réunir des données géologiques et prévoit des forages dans la région la plus prometteuse, dans le bassin de Berkine. Si la compagnie nationale algérienne veut rester dominante dans le secteur, elle n’aura d’autre choix que de réaliser ces coûteux investissements.
 
– D’un point de vue énergique, que peut apporter le gaz de schiste à un pays comme l’Algérie ?
Selon l’Agence d’information sur l’énergie du gouvernement américain, l’Algérie capitaliserait les troisièmes plus grosses réserves techniquement récupérables au monde, après la Chine et l’Argentine et juste devant les Etats-Unis. En terme de chiffres, cela représenterait un gisement de 707 000 milliards de pieds cubes, soit presque cinq fois les réserves de gaz conventionnel identifiées dans le pays. Cette manne est répartie en sept bassins sédimentaires qui « ceinturent » le pays d’Est en Ouest, les plus prometteurs étant les champs d’Ilizi et surtout de Berkin, à la frontière tuniso-libyenne. Si ces bassins devaient être exploités, cela représenterait un prolongement considérable des capacités de production algérienne.
– Pensez-vous que les investisseurs français seront les premiers qui profiteront du lancement de l’exploitation du gaz de schiste en Algérie ? Avez-vous des informations prouvant que les compagnies françaises suivent avec intérêt la situation en Algérie ?
La compagnie pétrolière Total a clairement décidé d’abandonner pour le moment le territoire français, où la fracturation hydraulique est interdite. Son intérêt se porte désormais sur les terrains de test étrangers en Europe (Pologne et surtout Danemark où elle a des permis), en Amérique du Sud (particulièrement l’Argentine où elle dispose de concession) et bien sûr en Afrique du Nord. Comme je l’ai expliqué plus haut, les compagnies pétrolières analysent énormément de données et la conclusion d’un partenariat technique entre la France et l’Algérie pour expérimenter la fracturation hydraulique est l’occasion pour Total de réunir des informations sur les bassins algériens autant que sur la technologie elle-même.
 -Y-a-t-il d’autres pays dans la rive sud de la planète ou dans le bassin méditerranéen qui ont déjà autorisé l’exploitation du gaz de schiste ?
Le pays le plus avancé pour le moment est l’Argentine, qui dispose des deuxièmes plus grosses réserves théoriques de gaz de schiste après la Chine. Nous n’en sommes qu’à la phase d’exploration mais le pays a mis énormément de bloc en concession, dont le champs de Vaca Muerte, qui recouvre 30000 km². L’entreprise Total (qui est le deuxième opérateur gazier du pays) dispose d’ailleurs des parts dans onze concessions.
– Y-a-il un pays dans le monde qui a prouvé qu’on peut exploiter cette richesse énergétique sans saccager l’environnement ?
Les Etats-Unis sont le seul pays a avoir lancé l’exploitation de manière extensive, la plupart des autres pays intéressés (Australie, Afrique du Sud, Canada, Mexique…) n’en sont qu’à des phases exploratoires. Nous ne connaissons donc pas d’autre méthode que la ruée vers l’or « façon cowboy » telle qu’elle s’est déroulée et se déroule encore aux quatre coins des Etats-Unis. Le premier argument des défenseurs du gaz de schiste est d’ailleurs souvent « nous ne ferons pas comme les Américain » sauf que personne n’a encore pu le prouver.
– Pensez-vous, enfin, comme le laissent entendre de nombreux écologistes et défenseurs de l’environnement en France, que l’Elysée a exercé des pressions sur les autorités algériennes pour autoriser l’exploitation du gaz de schiste sur son territoire ?
Je ne dispose pas de preuves attestant de ce fait mais je sais que des discussions ont eu lieu entre les présidents français et algériens à ce sujet. Ne serait-ce que pour des raisons stratégiques, a fortiori dans le contexte de renforcement de la Russie, la dépendance de la France au gaz algérien représente une raison plus que suffisante pour que Paris incite Alger à aller de l’avant. Mais le caractère vitale de la manne gazière pour les autorités algériennes a largement pu suffire à les convaincre de s’y lancer. Le reste n’est qu’une question de moyens.
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