Dur, dur de débattre en Algérie. Dur, dur de tenter de nouer un dialogue avec des détracteurs ou d’échanger des idées. Dur, non, c’est devenu ces dernières années un exercice périlleux qui réclame davantage du courage que de réflexion.

Les Algériens veulent la démocratie, ou du moins une partie d’entre eux, mais ne supportent pas la différence des opinions. Ils veulent la liberté d’expression, mais à condition qu’on ne remette pas en cause leurs certitudes solidement ancrées dans leurs esprits. Les Algériens aiment l’ouverture d’esprit, mais à condition qu’elle soit limitée et contrôlée par leur vision idéologique du monde. Depuis des années, ce problème persiste. Les élites algériennes l’ont longtemps sous-estimé, minoré ou ignoré sciemment ou insciemment. L’impossibilité de débattre dans notre pays est devenue maladive. En dépit de l’avènement des réseaux sociaux et de l’influence grandissante du web 2.0 dans notre vie, l’avis contradictoire, la réflexion qui va à l’encontre de nos positionnements idéologiques, l’antithèse de nos considérations personnelles, bref tout ce qui ne caresse pas dans le sens du poil notre représentation du monde est diabolisé, honni, détesté, méprisé et, pis encore, combattu avec violence et haine.

Dans ce contexte, «ne pas aller dans le sens du vent» de l’opinion publique en Algérie est une prise de risque dangereuse. Et dès que nous voulons sortir des sentiers battus pour proposer une autre vision que celle imposée par la doxa habituelle, nous sommes pourchassés et dénigrés publiquement. Preuve en est, lorsqu’on veut défendre le droit démocratique à l’expression pour toutes les tendances politiques y compris les islamistes, avec lesquels nous ne sommes régulièrement pas d’accord, on devient «un terroriste qui soutient les horreurs et menace le pays». Lorsqu’on veut défendre des opinions modernistes et une émancipation des mœurs, on est rapidement taxé de serviteur de l’Occident, de déculturé, d’assimilé dépersonnalisé qui attente à l’identité nationale. Lorsqu’on veut discuter de certains aspects de notre religion et de l’interprétation de ces commandements, on est qualifié d’islamophobe et d’agent de la «juiverie mondiale». Lorsqu’on veut préconiser une société plurielle et diversifiée, on est attaqué et présenté comme le «vendu» américanisé. Quand on ose parler de la liberté d’aimer et du danger de la misère sexuelle, on devient le plus dangereux des pervers et des dévergondés qu’il faut éliminer.

Quand on parle de la nécessité du changement politique, on est accusé de travailler pour l’OTAN et le Qatar. Quand on exige une ouverture de notre école sur les autres langues étrangères qui rayonnent dans le monde, on est transformé en «françaphone», à savoir un adorateur de la France et ses bienfaits. Quand on réclame le départ d’un régime politique finissant, on devient l’importateur de l’instabilité et de la zizanie en Algérie. Quand on s’indigne face à l’emprise de l’armée sur la vie politique, on doute de notre patriotisme. Quand on exige la vérité sur les années 90, on remet en cause notre citoyenneté. Quand on exige des comptes à nos responsables militaires et hauts gradés du DRS, on est plus un Algérien respectable comme les autres, etc.

La liste est encore longue. Aussi longue qu’un volume de toute une encyclopédie. Il n’y a aucun thème, problème de société ou une problématique nationale où le débat est toléré et accepté. A chaque fois, ce sont les mêmes mécanismes qui sont déclenchés : diffamation, dénigrement, atteinte à la vie personnelle, menaces de mort, excommunication et rejet systématique.

Au lieu de tenter de comprendre les idées de l’autre, de décrypter son message, d’analyser ses propositions, en Algérie on lui colle des étiquettes. Il devient rapidement islamiste, laïcard invétéré, agent de l’Occident, ou de la France souvent, islamophobe, serviteur du Qatar ou dévergondé sioniste et homosexuel, le comble de l’insulte et de l’injure qu’on peut vous faire publiquement.

L’agora en Algérie aime les étiquettes, les préjugés réducteurs, les campagnes de dénigrements faites d’insultes méchantes et gratuites. Mais le débat, le dialogue ou la confrontation d’idées, non cela, elle ne l’aime. Notre société formatée depuis l’enfance avec un seul modèle cognitif, à savoir une seule façon de voir le monde et de traiter les gens, prétend toujours détenir la vérité. Sa vérité à elle, personne ne doit l’approcher ou la critiquer. Notre société avec toutes ses composantes est donc allergique au débat. Et personne n’échappe à ce complexe de dictateur inscrit en chacun d’entre nous. Même nos intellectuels les plus raffinés reproduisent, malheureusement, ce complexe. Alors attention, si vous voulez débattre, partez vers des «cieux plus cléments». En Algérie, vous n’êtes pas le bienvenu…