« Bonjour j’appelle pour la location. Oui je suis seule, enfin avec d’autres filles… »

« Ah non… c’est pas possible. Seulement les familles »

Bip, bip, bip. Encore un agent immobilier qui me raccroche au nez. Cette scène est devenue mon quotidien dans ma quête sans fin de l’appartement, non pas de mes rêves, mais qu’on voudra bien me concéder en échange d’une année d’avance de loyer. À Alger avoir une simple location se mérite, d’autant plus si votre charmante famille ne vous accompagne pas. Pas de parents, pas de mari, vous serez épiée, dévisagée, et jugée comme « n’étant pas de confiance » pour signer un contrat de location. Une fille seule est soit délurée, soit rejetée par sa famille. Bref, elle n’est pas une « bent familia ».

Économiser une voire deux années de loyer n’est finalement pas l’étape la plus difficile. Le plus compliqué est de convaincre : l’agent immobilier, le propriétaire, le notaire, les voisins… La liste est longue.  On m’avait prévenue que les mœurs locales, même si Alger se veut plus progressiste, me ralentiraient dans mes recherches, alors je préfère prendre la température chez toutes les agences et trouver des annonces sur internet. Mais je remets vite en question mes ambitions.

 « Vous savez je fais une exception pour vous, vous aviez l’air gentille », m’accueille un agent immobilier. Visite faite, je lui explique que je ne serais pas seule mais accompagnée d’une étrangère. « Ah, c’est différent alors. Vous savez ici, on n’aime pas trop les filles qui vivent à plusieurs », m’explique-t-il, en me lançant d’un air soi-disant gêné, un « vous avez compris, vous savez ce qu’elles font ». Quelques jours plus tard, il m’apprend que l’appartement était en fait loué même avant que je fasse la visite. Je commence à comprendre que je serai persona non grata sous les toits algérois.

Je pense d’abord qu’il s’agit uniquement des quartiers populaires. Je tente alors les quartiers plus chics, « ta’ la chichi ». A El Biar, en haut de l’avenue du colonel Bouguara, je trouve un appartement correct et, coup de chance, l’agent chargé de trouver les locataires ne pose  pas de questions. Sauf que je n’avais pas pensé au test de la propriétaire. Je la rencontre. Elle est voilée, et compte bien faire de son appartement une maison respectable. Et puisque nous sommes trois célibataires, elles nous imaginent déjà le transformer en lieu de débauche. « Je vous préviens : pas de va et vient, pas de bruit, pas de sorties nocturnes. Et les garçons interdits ! Vous m’avez compris ? Interdit ! » s’écrie la propriétaire avec un air inquisiteur, comme si nous avions été prises la main dans le sac, alors que nous la connaissons à peine. Je refuse de m’endetter d’une année de loyer pour que ma propriétaire m’accuse ou m’impose un couvre-feu. Au suivant !

Je désespère un peu plus. Un mois passe et les refus s’enchainent. Finalement j’accepte petit à petit chaque exigence des propriétaires devenus les dictateurs de la bonne morale, du moins en apparence. Prix trop élevés, visiteurs interdits, et sorties limitées. En vain, la chance ne me sourit pas, et je ne suis pas la seule. Une amie en quête d’un logement recherche également un appartement. Elle est passée par les mêmes négociations que moi, les réponses négatives, la méfiance. Elle n’a que quelques semaines pour trouver, tant pis, ni les supplications ni même les larmes ne convaincront les agents qui s’improvisent gardiens de la vertu des immeubles d’Alger. Dernier recours pour elle :  faire croire qu’elle est mariée ou y vivra avec son frère. Seulement il lui faudra un livret de famille ou persister dans le mensonge seulement pour espérer louer un toit, sous lequel elle ne fera que dormir. Les colocataires, s’il y en a, deviendront les sœurs ou les frères, au pire les cousines. Pour faire un peu plus « familia ».

« Vous êtes une fille sérieuse ça se voit »

Et ça marche. Je suis toujours seule, mais opte pour un discours langue de bois, et affirme que ce sont mes cousines qui viennent vivre avec moi. « Vous êtes une fille sérieuse ça se voit », m’indique mon agent. Mais qu’est ce qu’une fille sérieuse en Algérie ? « Je ne peux pas vous le dire ça se voit », insiste-t-il. Coup de chance : je porte des lunettes de vue ce jour-là, je suis polie et bien habillée. Cela suffit-il ? Pas tout à fait, alors j’informe que je travaille. « Je suis journaliste », avouais-je timidement. « Allah ibarek, ça change tout, c’est bien ça ! », s’exclame mon agent immobilier, les yeux brillants. Je crois que j’ai gagné un point. « Vous avez l’argent pour l’année ? Et pour la caution ? Et pour l’agence ? », et moi de répondre : « Oui. Oui. Oui » c’est le jackpot. L’agent est content, je lui parle argent, l’appartement sera mien.

Rien n’est encore gagné bien entendu, je dois passer l’entretien avec le propriétaire. Je dois mentir sur mon métier, journaliste francophone ça ne passe pas. « Il va avoir peur » m’informe l’agent. Et puis journaliste ça n’a pas d’horaire, vous rentrez tard, vous écrivez des choses de l’ordre de l’intime parfois… « Dites que vous êtes fonctionnaire», me prévient l’agent. Avant de rencontrer le propriétaire et de signer le bail, l’agent me prévient encore. « J’avais dit plus de filles. J’ai une expérience avec une petite jeune qui se disait sérieuse. Elle rentrait à 4h du matin, faisait du bruit. Un jour un des voisins l’a attrapée lorsqu’elle était saoule », me confie à voix basse l’agent, à qui je réponds, « en quoi suis-je concernée ? ».  « Je vous préviens seulement, il est difficile ». J’entre dans la peau du personnage et fait semblant. Coup réussi, le propriétaire est sous le charme, et encore plus lorsqu’il apprend que j’ai vécu à l’étranger. « C’est vrai que vous êtes habituées à vivre seules là-bas », me lance le propriétaire. Je serais donc plus fiable que si j’avais grandi à Alger ? Drôle de conception… Il m’aura fallu mentir, prétendre et venir de l’étranger pour avoir le droit de louer. En quoi cette méthode est-elle plus vertueuse ?

Signé, gagné ?

Les clés et le bail en poche, je crois que je peux me relâcher. Pas du tout, durant l’année je devrais faire attention à mes voisins, qui surveillent si je me comporte bien, pas en tant que voisine mais en tant que musulmane. Et sinon gare à moi, ils auront le pouvoir de me jeter de chez moi. Même si la demande croissante de logements pour célibataires poussent les professionnels de l’immobilier à s’adapter, l’Algérien n’est pas prêt à ce mode de vie.

Je trouve pourtant des exceptions. « Moi je n’ai pas de problèmes à louer pour des jeunes filles ou même des garçons célibataires. Voire je préfère », m’explique Mourad Matouk, agent immobilier à Alger centre. J’en tombe presque à la renverse : les mentalités ne sont finalement pas si figées ? Mais après quelques minutes d’entretien il finit par m’avouer « c’est vrai qu’au départ, c’est difficile de rassurer les propriétaires. Mais s’ils ont une caution de l’agence ils vous font confiance », m’explique-t-il.

Et l’autre problème ? Convaincre le voisinage ? « Le voisinage n’a pas son mot à dire, précise encore l’agent, qui finit pourtant par admettre : « Enfin s’il y a des soucis, trop d’allers et venues. Des garçons qui viennent, ils peuvent signer une pétition, la faire passer au propriétaire, qui pourra s’en servir pour casser le contrat de location en passant par le justice ». Nous y voilà…

Catégorie célibataire locataire

Pourtant de plus en plus de travailleuses et d’étudiantes préfèrent la location à plusieurs, par souci financier ou encore pour ne pas tomber dans la solitude. Les annonces sur Ouedkniss précisant « pour jeunes filles » commencent à foisonner sur la toile, les agents immobiliers tolèrent ces jeunes filles si « elles se présentent bien ». Du côté des formules de logement social, AADL, LPP, elles ne sont, certes, pas exclues, mais tolérées et donc jamais prioritaires. Le travail est à faire sur  la conscience collective qui a encore du mal à accepter cette idée que la femme peut gérer sa vie et sa sécurité toute seule. Trouver un logement est le parcours du combattant pour tout Algérien, et encore plus pour une femme, qui doit constamment prouver qu’elle le mérite. L’appréhension est constante : même à la fin de mon bail, je sais que je devrais me battre pour l’on me le renouvelle…

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