Daoud

Mais que veut le Djihadiste dans son rêve intime et ultime ? Techniquement, il veut abattre et vaincre l’Amérique, l’Occident, les « croisées » comme il les appelle.

Sa géographie mental est une imago mundi du 12è siècle : une cartographie théologique avec El Qods/Jérusalem comme nœud, Byzance au Nord et à l’Ouest et l’empire perse à l’Est et tout autour. Avec bien sûr les Juifs comme obsession qui remonte au temps bloqué de la Médine fantasmatique. Muni de cette mappemonde religieuse, il prend donc l’arme et conquiert une ville après l’autre, en filmant l’épée de Dieu, les soldats de l’ennemi repentis, les exécutions et les cris du drapeau noir avec la calligraphie blanche de la profession de foi. Et ensuite ? Il impose la loi de Dieu/Allah dans le périmètre conquis : pas de musique, pas de danse, de nudité, pas de femme, pas de cigarette, pas de désir, pas de hanches et pas de mixité. La loi y est claire : amputation ou fouet ou lapidation ou exécution. Dans le désert pur du nomade, il n’y pas de prison : on ne prive pas un homme de sa liberté mais de sa main, son dos ou son corps en entier. Les villes tombent et puis elles sont réduites à la stricte expression du campement et de sa nudité ancestrale : brebis, laine, voile et points d’eau. Le reste est ornement inutile ou excès diabolique que l’on va détruire.

Mais ensuite ? Le Djihadiste dit qu’il va libérer Bagdad, Moussoul, Le Caire, Alger, Rabat et restaurer l’empire perdu, l’âge d’or, le prestige. Le Djihadiste est un tiers-mondiste aigri mais il préfère habiller son aigreur avec un verset ou dix. Celà lui donnera les honneurs d’un messianisme là où il n’a que la réputation d’un révolté délinquant. Admettons dans un siècle : l’empire théologique est là, reconstruit par la destruction. L’Etat islamique s’étend donc des frontières de l’Iran à l’océan de Rabat. Et après ? Le Djihadiste sera-t-il calmé, assouvi et va-t-il revenir à la fenaison, l’élevage ou l’étude des écritures calmes aux heures de l’aube ? Non. Au Royaume du ciel, la terre ne suffit pas. On le sait tous. La reconquête finira par restaurer le fantasme de la Conquête définitive. Sauf que du côté du vainqueur, la colonisation s’appelle Fouthouhates. Le tome II du djihadiste parle de reprendre l’Andalousie à l’Espagne catholique et de revenir vers l’âge d’or de ce Royaume qui ne ressemble pourtant en rien à l’Afghanistan universel que l’on nous propose.

Passons. Le manuel du djihadiste prévoit donc l’Espagne à annexer au Royaume de Dieu. Et ensuite ? Le Djihadiste se contentera-t-il de l’ancienne carte qui mêle manuels scolaires, récits épiques, Errissala comme film de propagande et fantasme de puissance avec la version Okba ibnou nafi’e en contre-Alexandre ? (Chercher là où le soleil se couche et pas là où l’astre se lève) ? Non.

L’utopie du Djihadiste est une utopie universaliste. Elle ne peut être complète que par la terre entière. Elle ne reconnaît de frontières, comme le cheval de Obka, que la « mer des obscurités » (comme était désigné l’Atlantique autrefois). L’Imago Mundi doit être reflet du dieu et étendre là où le cheval peut poser le sabot : Europe, Amérique, pôle nord, sud et Asie. Le pays du Djihadiste est la terre de Dieu. Il ne rêve pas d’un pays ou d’un empire, mais d’une rédemption pour tous, une restauration fantasmée, une restitution, un possession. Elle ne peut être complète que par la totalité. C’est quand toute la terre sera un califat, qu’il pourra enfin se reposer. Enfin ? En absolu oui, le Djihadiste vivra dans l’utopie, calmé et heureux, plié en quatre face à la Qibla, accomplit dans son destin par la volonté de Dieu dont il se croit l’interprète. Une terre enfin plate, sans musique, ni tentations, réduite à un verset, à des ablutions, avec toutes les femmes cachées, les cigarettes interdites, les vins, les danses, les rires, les mixités, la baignade et toute expression charnelle ou heureuse. Et puis ?  On ne sait pas.

Le manuel de la conquête du monde ne dit pas ce qui se passera après que la terre entière ait été réduite à un califat. La conquête de l’espace ? Avec quoi ? Des savates et des tapis ? Le jugement dernier ? On ne sait rien. L’utopie sera difficile à maintenir et comme toute les utopies, elle cèdera à la tentation de devenir plus parfaite en coupant des mains, en épurant, en exécutant et en jugeant. L’utopie sera définitive quand le dernier humain sera mort tué par son désir d’être un Dieu parfait. C’est le but du Djihadiste : tuer le monde. Le réduire en sable et en Sahara. Y mettre fin. Effacer la création pour qu’elle soit enfin parfaite.

Car il faut se poser la bonne question : mais que veut le Djihadiste par tant d’efforts, de morts et de sacrifices enfin de compte ?

La fin du monde, est la meilleure réponse. Mais il ne le sait pas.

Il n’en connaît que l’obscur désir qu’il prend pour une foi lumineuse.

Kamel DAOUD