Après des mois d’attente, le Mondial 2014 est à quelques heures du match d’ouverture. Le Brésil bouillonne, et l’excitation pour ce qui pourrait être le 6e sacre de l’équipe nationale se mêle de frustration dans un pays au bord de la crise de nerfs.

Répondant aux critiques, Dilma Roussef se veut rassurante

Sous le feu de virulentes critiques depuis plusieurs mois, la présidente brésilienne, Dilma Roussef, s’est exprimée mardi soir à la télévision nationale. Une allocution de dix minutes visant à rassurer le Brésil et le monde sur la capacité du géant sud américain à accueillir le Mondial.

« Certaines personnes prétendent que les ressources de la Coupe auraient dû être investies dans la santé et l’éducation. J’écoute et je respecte ces opinions, mais je ne suis pas d’accord, » a déclaré Dilma Roussef. Les dépenses engagées pour le Mondial sont en effet considérables : selon le New York Times, 11 milliards de dollars auraient été déboursés. Mais Dilma Roussef rappelle que, dans le même temps, entre 2010 et 2013, les dépenses en santé et en éducation ont été 212 fois supérieures à celles liées à la construction des stades.

La présidente, souhaitant couper court à cette polémique, a également affirmé que les dépenses engagées pour le Mondial auraient des répercussions sur le long terme. « Après la compétition, les aéroports, les métros et les stades ne partiront pas dans les valises des touristes mais resteront ici, pour le bénéfice de nous tous, » a-t-elle assuré. « La Coupe dure un mois, les bénéfices restent pour toute la vie ». Elle a donc exhorté les Brésiliens à accueillir les 600.000 touristes étrangers attendus à bras ouverts.

Les réactions de la presse brésilienne suite à cette intervention sont mitigées. Si le Fohla de Sao Paulo titrait mercredi 11 juin « Dilma attaque les pessimistes et affirme que les dépenses dues à la Coupe sont un faux dilemme », le Correio Brazilense adoptait une une beaucoup plus critique : « En chute, Dilma va à la télé et plaide pour la Coupe ».

Une division que l’on retrouve également au sein de la société brésilienne. D’un côté, certains se réjouissent de cette grande fête sportive et d’un probable sacre de l’équipe nationale ; de l’autre, un grand nombre de Brésiliens protestent depuis plusieurs mois contre les faramineuses sommes dépensées pour la compétition.

Un contexte social tendu

Les manifestations anti-Mondial avaient démarré en juin 2013. À l’époque, les Brésiliens avaient massivement défilé pour protester contre les dépenses engagées par l’État, réclamant que cet argent soit plutôt investi dans les services publics comme les transports, la santé ou l’éducation, services qui manquent cruellement de moyens.

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Des manifestants anti-Mondial au Brésil
http://www.lelibrepenseur.org/2014/05/19/espoir-le-peuple-bresilien-veut-expulser-la-fifa-et-le-mondial/

Par la suite, les grèves s’étaient multipliées dans plusieurs grandes villes. Dernier exemple en date, la grève des employés du métro de Sao Paulo. La grève a duré une semaine et n’a été suspendue que lundi soir. Une suspension qui pourrait n’être qu’une trêve : les employés ont menacé de rependre le mouvement si leurs collègues licenciés ne sont pas réintégrés. « Mercredi 11 juin, nous tiendrons une nouvelle assemblée générale pour décider si nous faisons grève jeudi, » a déclaré le président du syndicat des employés du métro, Altino Melo dos Prazeres. « Cela dépendra de la réintégration des 42 travailleurs licenciés lundi par la direction, » a-t-il précisé.

Grève métro Sao Paulo
Les grévistes du métro de Sao Paulo
Reuters/Chico Ferreira

Le bon fonctionnement du métro du Sao Paulo n’est donc pas garanti pour le match d’ouverture de ce jeudi. La situation est également préoccupante dans les aéroports. À Rio de Janeiro, capitale économique du pays, les aéroports de Santo Dumont, Antonio Carlos Jobim et Jarcarepagua sont touchés par une grève de 24 heures (du mercredi 11 juin minuit au jeudi 12 juin minuit), qui concerne 20% du personnel au sol. Ce mouvement a été lancé par l’intersyndicale Simarj après neuf mois d’un bras de fer improductif avec les organisations patronales. « Nous sommes Brésiliens et nous continions à supporter le Brésil, mais il est de notre devoir de lutter pour les travailleurs qui revendiquent de 10,5% à 12% d’augmentation et une prime pour le Mondial, » a expliqué le président de la Simarj, Rui Pessoa.

Et ce n’est pas tout. À Sao Paulo, une grande manifestation, organisée par les anti-Mondial, est prévue ce jeudi 12 juin. Les forces de l’ordre sont donc mobilisées, afin de garantir la sécurité des spectateurs.

Le rôle des forces de l’ordre dans l’évolution de la contestation sera d’ailleurs déterminant. En effet, les mouvement sociaux pourraient prendre de l’ampleur s’il advient que la police militaire réprime les manifestations futures avec une violence démesurée. Des bavures policières risqueraient fort de mettre le feu aux poudres…

« Le Mondial le plus incertain de l’histoire »

Tous ces éléments amènent Jérôme Latta, journaliste pour le quotidien français Le Monde, a parler du « Mondial le plus incertain de l’histoire, et pas pour des raisons sportives. » Sur son blog, il explique que « si la mobilisation est moins massive que l’an passé, l’effervescence sociale semble s’être intensifiée à l’approche de l’événement : manifestations, grèves, occupations, actions virales… » Il affirme donc qu’il ne sera cette fois pas possible « d’ignorer l’envers du décor ».

C’est d’ailleurs ce que recherchent les Brésiliens en colère. Alors que le gouvernement semble faire la sourde oreille, l’exposition internationale apportée par le Mondial pourrait être un moyen d’attirer l’attention sur certains problèmes persistants : pauvreté d’une part conséquente de la population, services publics déficients, inégalités criantes, violence omniprésente et meurtrière, crise du logement, inflation, le Brésil contemporain, souvent classé – à raison – parmi les puissances mondiales de demain, est un pays de contrastes.

Des contrastes qui n’épargnent pas le Mondial. Le Correio Brazliense, cité par Courrier International, explique ainsi qu’à 3,5 km du stade Itaqueirao de Sao Paulo, là où sera joué, dans quelques heures, le match d’ouverture, « les habitants n’ont ni l’eau, ni l’électricité, ni la télévision ».

Des retards considérables sur les chantiers : le Brésil revoie ses ambitions à la baisse

Autre problème majeur qui entache le Mondial avant même son ouverture : les retards accumulés sur les chantiers sportifs.

Les stades sont les premiers concernés. En raison des retards qui n’ont cessé de s’accumuler, les ambitions ont dû être revues à la baisse. Par exemple, le stade qui accueillera le match d’ouverture ne comptera finalement que 61600 places assises, contre 68500 initialement prévues. Plus étonnant encore, le chantier se poursuivra même après le Mondial, et devrait être achevé en 2015 ! Les conditions de sécurité restent quant à elles incertaines : le stade n’a été testé qu’une seule fois, le 1er juin, lors d’un match qui n’avait réuni que 37000 personnes. La résistance des 24600 sièges restants n’a été testée qu’avec des sacs de sable…

 

Dans de nombreux autres stades, les ouvriers sont encore à pied d’œuvre pour des finitions de dernière minute. C’est le cas notamment dans le stade de Manaus, qui doit accueillir samedi le match choc entre l’Angleterre et l’Italie.

Mais d’autres projets sont dans un état encore plus critique. Le journal Globo, cité par Courrier International, rappelle que « seulement 50% des chantiers relatifs aux infrastructures de communication et transport ont été achevés ». Des retards qui risquent de mener à des embouteillages monstres et une saturation des réseaux téléphoniques aux abords des stades.

La Coupe du Monde : une fête populaire

Pourtant, le Mondial 2014 promet d’être une grande fête populaire. Le Brésil est un pays de football, et ses habitants veulent encore pouvoir rêver. Les supporters brésiliens sont d’ailleurs les plus confiants au monde. Selon une étude menée par le New York Times, « 64% des Brésiliens croient, sans aucun doute, à la victoire de leur équipe ».

Carlo, un chauffeur de taxi, est extrêmement confiant. « Cette coupe va rester chez nous, » a-t-il assuré à l’APS. « Nous, Brésiliens, nous n’imaginons pas un instant que ce trophée puisse nous échapper. Nous faisons confiance aux joueurs, au staff, pour nous faire vivre des moments magiques ».

Il n’est pas le seul à le penser. Les experts sportifs voient eux aussi le Brésil comme le grand favori du groupe A, composé également du Mexique, de la Croatie et du Cameroun. Les commentateurs soulignent la puissance de l’attaque brésilienne, menée par Neymar, Hulk et Oscar, ainsi que sa solide défense. Premier test dès ce soir, à 21h45 heure algérienne.

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