Fini les manifestations, les arrestations, les cris… Ils promettaient de continuer leur contestation après le 17 avril, mais que sont devenus les militants du « mouvement Barakat ! » ? Toujours présents, ils poursuivent leur combat, loin des caméras et des fourgons de police.

Une salle cachée au fin fond de Bab Ezzouar, quelques chaises de jardin feront l’affaire. Pendant que certains pratiquent les tests micro, d’autres surveillent la porte, « ce sont toujours les algérois les plus en retard », entend-on souffler, alors que les militants venus de Tébessa, Béjaia, El Bayadh ou Tlemcen, font le pied de grue dans la salle depuis l’aurore. Malgré les invitations envoyées il y a une semaine, ils sont seulement une trentaine à y croire, encore et toujours. Ils sont peu à être présents, comme au début finalement, mais chez « Barakat ! », on veut croire qu’on est mobilisé. A l’entrée, un staff vous accueille pour vous inscrire et vous donner votre badge. Des documents reprenant la charte et l’histoire du groupe vous sont distribués, les organisateurs de l’AG vous assurent que « nous seront nombreux; Ils viennent de tout le pays ». C’est vrai, les quelques mobilisés sont venus des quatre coins d’Alger, ils estiment que tout se joue encore, et qu’une opposition au pouvoir en place est indispensable pour faire tomber « le système » bipolaire de l’Algérie.

Ce vendredi 30 mai, l’enthousiasme est présent mais l’effectif et les idées d’action manquent à l’appel. Il faut savoir qu’une seule partie du mouvement initial fondé le 1er mars s’est réunie pour organiser une assemblée générale bien particulière. Le but ? Décider des nouveaux objectifs après une brouille entre tous les membres du collectif. Au lendemain de l’élection présidentielle, les membres de « Barakat ! » ont été cassés dans leur élan militant. Leur dernière manifestation a été violemment empêchée, quant à leurs requêtes auprès du Conseil Constitutionnel pour annuler l’élection, elles n’ont pas trouvé d’oreille attentive. Les échecs face un pouvoir qui s’est renouvelé sans grande difficulté, a poussé les membres du mouvement à trouver d’autres moyens de faire bouger les lignes. Toutefois le groupe militant qui prônait une organisation citoyenne et horizontale pour mettre tout le monde sur le même pied d’égalité a été plongée dans une crise de dysfonctionnement.

Jusqu’à une scission totale au moment où certains ont opté pour un rapprochement avec des partis politiques. Les figures de proue de « Barakat ! » telles qu’Amira Bouraoui, Mustapha Benfodil ou encore Mehdi Bsikri entre autres ont rencontré les leaders de plusieurs partis politiques dont Mohamed Doubi (Ennahda), Mohcine Belabbas du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), Soufiane Djilali de Jil Jadid, Abdallah Djaballah du Parti de la Justice et du développement (PJD), Abderrazak Makri du Mouvement de la Société pour la Paix (MSP). De simples discussions qui n’ont rien donné de concret mais qui ont marqué une rupture entre ces membres et d’autres complètement opposés à l’association de partis politiques à leur action. Tellement opposés que dès le lendemain, ils ont envoyé un communiqué à la presse dans lequel ils condamnent leurs camarades et torpillent cette prise de décision. Il les accusent de faire « des calculs politiciens de courte-vue, de nourrir des ambitions politiques malsaines et démesurées ou de tenter de torpiller sans succès le mouvement Barakat! ».

Le 17 avril, la rupture

Le groupe si soudé a explosé et la rancune est encore là. Dès les premières minutes de l’AG du 30 mai, un porte-parole rappelle que leurs camarades les ont trahis en « rencontrant sans nous consulter des partis politiques ». Les mis en cause ont, quant à eux, continué à faire vivre ce mouvement comme avant. Chaque samedi a lieu une assemblée générale durant laquelle ils parlent de leurs objectifs. « Nous n’avons mis personne de côté, la décision de rencontrer ces acteurs politiques a été prise en assemblée générale. C’est exagéré de dire qu’on l’a fait à leur insu alors qu’ils ont décidé de ne pas y assister », explique de son côté Amira Bouraoui, l’une des fondatrices du mouvement. Pire, l’heure est à la méfiance et à l’accusation. « Ils sont partis avec le secrétariat de Barakat, ils ont pris tous les contacts », explique Amira. Alors que dans le groupe qui a pris son indépendance, on explique « les autres membres ont appelé les militants pour les convaincre de ne pas venir à cette AG », explique Bouzid Ichalalene, chargé de la communication dans le nouveau groupe.

Mouvement divisé, mais toujours motivé

Deux mouvements « Barakat! » existent désormais. Mais finalement le mouvement « Barakat ! » qu’est ce que c’est ? Les membres eux-mêmes semblent ne plus savoir, même si dans les deux groupes on affirme savoir ce que l’on veut. « Barakat  a toujours été une parole mais jamais un mouvement de masse », explique Amira Bouraoui, qui estime que « Barakat ! » a peut-être réuni une quarantaine de personnes tout au plus. « Barakat ! est un rejet de la dictature sous toutes ses formes », ajoute-t-elle.

« Nous continuerons après le 17 avril », affirmaient-ils tous en chœur. Continuer quoi ? Les actions dans la rue, la réflexion, le combat contre un Président réélu pour la 4e fois, mais aussi contre un système politique figé depuis des décennies. « Barakat ! » ne s’est pas éteint mais s’est divisé, pour finalement se faire discret. Par peur ? Pas vraiment, même  les interpellations parfois violentes comme celle du 16 avril, ni même le procès de deux militants n’a fait douter certains membres, nous assure-t-on chez « Barakat ! ». Seulement le mouvement ne soulève pas les foules, quant à sa médiatisation, elle est devenue quasi-inexistante. Toutefois, la motivation est toujours présente. Les deux « clans » poursuivent leur intention de donner un nouveau souffle démocratique à l’Algérie. Si le groupe initial composé d’Amira Bouraoui veut garder « le dialogue ouvert » avec les politiques ou acteurs de la société civile, et veut se battre pour d’autres causes, comme la lutte contre l’exploitation du gaz de schiste. L’autre aile de « Barakat! » insiste sur la nécessité de donner la parole aux citoyens de l’intérieur du pays, en tentant d’impliquer au maximum la société civile dans l’avenir du pays. Il refuse toujours de s’associer à toute initiative politique, estimant qu’elle joue le jeu du pouvoir, comme la rencontre organisée par « le 10 juin à Alger par la Coordination pour les libertés et la transition démocratique (CLTD) », réaffirment les dissidents dans un communiqué.

Une réussite manquée ?

Le mouvement « Barakat ! » est l’image d’une opposition qui ne parvient pas à s’organiser et à mobiliser. L’histoire algérienne regorge de ce genre d’exemples. On se souvient de la Coordination Nationale pour le Changement et la Démocratie (CNCD) fondée le 21 janvier 2011 au lendemain des émeutes de janvier 2011. Des syndicats autonomes, associations, organisations de défense des droits de l’homme ou encore acteurs politiques avaient décidé de faire front commun et d’offrir un espace démocratique pour les citoyens algériens. Un mouvement créé sur fond de printemps arabe, qui était parvenu à réunir des milliers de personnes lors de ses premières manifestations. Toutefois, des mois plus tard, il ne restait plus grand chose d’une initiative qui avait mobilisé.

Nacer Djabi, sociologue au CREAD d’Alger, interviewé il y a quelques mois par Algérie-Focus.com, au lendemain de la création du mouvement « Barakat ! », expliquait que le mouvement pouvait grossir dès l’instant où « il deviendrait un mouvement populaire ». Avant que le mouvement ne prenne de l’ampleur médiatique, le sociologue observait cette association d’un regard sceptique. Tout peut arriver « participation d’acteurs politiques, de syndicats. Il faudrait surtout que ce mouvement ne reste pas cloisonné aux couches moyennes, mais s’étende aux classes populaires », avait-il indiqué.  Le sociologue reconnaissait également à l’époque que rares étaient les opposants qui « parvenaient à mobiliser des Algériens sur des combats politiques et non sur la défense des conditions de vie ». Toutefois même si les acteurs de l’opposition s’étaient agrégés à ce mouvement, « Barakat! » aurait-il connu le même sort que le CNCD ? Fort probable car les dissensions internes cassent l’élan de ces initiatives citoyennes.  Mais c’est surtout la confiance de la société civile qui demande à être consolidée en Algérie. Au final, la théorie du « tous les mêmes » ou du « lièvre » hante toujours l’Algérien qui voit en l’opposition une caution du pouvoir, plutôt qu’un réel contre-pouvoir.

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