Journal de prison, chroniques de misère et d’exploitation, mémoires d’une prostituée… des textes écrits en darija et diffusés sur les réseaux sociaux sont en train de devenir un vrai phénomène littéraire.

Ton posé et réponses livrées au cordeau, rien chez Abderrahim Belahmed ne laisse deviner « la double vie » que mène cet enseignant de langue arabe sur le Web. Au début de l’année, il crée, avec Imane Belabbas, la page Facebook « Karima wa Boujemâa », tribulations d’un couple fauché des quartiers populaires de Rabat. Drogue, prostitution, précarité et corruption sont abordées dans un langage franc et cru qui peut heurter les yeux chastes d’un lecteur. « Avant la création de la page, j’écrivais en arabe classique. Je n’étais pas très lu. Dès que je me suis tourné vers la darija, l’engouement a été immédiat », se remémore-t-il. Et d’ajouter : « Je précise que je n’étais pas le premier à écrire dans cette langue. Mais au début de l’aventure, rares sont ceux qui publiaient sur Facebook. Le succès de notre page a motivé beaucoup de gens à faire pareil ». L’histoire de Karima et Boujemâa a pris fin au vingt-neuvième épisode, avec l’emprisonnement de Boujemâa. Entre-temps, leur page Facebook a cumulé une dizaine de milliers de fans et une centaine de lecteurs réguliers. « Nous avons décidé d’arrêter par crainte de tomber dans la redondance », explique Abderrahim.

Autre style, autre phénomène. Blogueur et militant, Mohamed Sokrate a été condamné, en 2012, à deux ans de prison. A sa sortie, il a commencé à publier son journal sur le site Goud.ma. En darija, évidemment, car « c’est la seule langue qui puisse restituer la violence du vécu ». Avant, Sokrate écrivait en arabe, mais son expérience carcérale l’a fait changer d’avis. « Pour parler de prison, il faut le faire dans la langue de la prison », nous explique-t-il. Du dialecte marocain, il pense que c’est une langue « vivante et fédératrice », contrairement à la langue arabe. A ceux qui lui reprochent de n’épargner à ses lecteurs aucun détail, fût-il sordide, de ses années de détention, il répond que « la littérature est libérée de toute contrainte morale. Et si j’écrivais en arabe ce que j’écris en darija, on n’aurait pas critiqué cela. C’est juste que notre darija est plus directe, plus imagée ».

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