Le crash de l’avion Swiftair affrété par Air Algérie, au Mali a été vécu comme une tragédie. Une catastrophe gérée par plusieurs pays notamment par l’Algérie. Une gestion beaucoup remise en question, notamment à cause des heures de silence et les informations partielles données durant les dernières 24 H. Revivez ces heures d’attente à l’aéroport d’Alger.

Mystère

« Perte de liaison avec le vol Ougadougou-Alger » « Avion disparu ». « Il aurait dû atterrir à 5h10 ». Ces phrases, ces informations partielles hantent depuis 10h, la tête des familles, des collègues de l’aéroport et des journalistes depuis ce matin. On s’échange les nouvelles, et les hypothèses à travers ce petit hangar qui sert habituellement à accueillir les pèlerins venus du hadj. Aujourd’hui l’ambiance est animée, une ruche où les journalistes tentent d’arracher la moindre information. Disparu, détourné ? Au fond du terminal 3 de l’aéroport Houari Boumediene, tout le monde fait les cent pas. Chacun demande  des nouvelles aux représentants d’Air Algérie, « je ne suis pas habilité à vous répondre. Je dois attendre un communiqué du Ministère des Transports », répète à l’envi M. Zoheir Houari le représentant commercial d’Air Algérie qui ne semble pas savoir grand-chose à part que l’avion a disparu. Alors que d’autres scrutent leurs téléphones, les plus chanceux ont une connexion internet qui leur permet de voir ce qui se dit dans les autres médias. « J’ai vu à la télévision qu’il s’était écrasé au Niger », lance un journaliste alors que des employés de la compagnie Air Algérie chuchotent entre eux « on connait la région, elle est difficile, il y a toujours des orages là-bas. Peut-être qu’ils ne connaissaient pas bien la zone ».

Jeudi 24 juillet, jour de Ramadhan, à l’aéroport on ne s’attendait pas à gérer une telle crise. « A 6 heures du matin, on nous a appelé en urgence pour nous indiquer qu’il y avait une urgence. La majorité du personnel de l’aéroport a été mobilisée pour gérer cette crise au petit matin », nous indique un membre de la sécurité de l’aéroport.  Dès l’aube, lorsque l’avion attendu n’a jamais atterri le stress a commencé à envahir les services de la compagnie nationale et de l’aéroport. La vie de 118 personnes est en jeu et on ne sait toujours pas ce qu’il est advenu de ce vol qui a décollé la veille du Burkina Faso. Les informations, quant à elles arrivent au compte-goutte, les journalistes s’ajoutent à ce marasme ambiant en arrivant munis de micros, caméras et questions dès 11h du matin. Une heure avant, c’est par le biais de l’agence officielle APS que les Algériens apprennent qu’un avion d’Air Algérie est porté disparu. 10h, 11h, 12h… rien. Tout le monde surveille sa montre, et aucune nouvelle n’est donnée. A l’aéroport on continue à harceler le personnel mais rien ne filtre.

On sait seulement via d’autres médias étrangers qu’il y a plusieurs nationalités dans cet avion, des Algériens, mais aussi des espagnols, on parle aussi d’une majorité de français.  Même un diplomate de l’ambassade de France, s’impatiente dans le hall et ne parvient pas à avoir des informations. Rien n’est confirmé du côté de l’Algérie, étrangement silencieuse et le personnel d’Air Algérie en sait moins que les journalistes. Les employés de l’aéroport demandent même les dernières nouvelles au sujet de cet avion aux reporters sur place. « Vous avez des nouvelles sur cet avion ? Nous connaissions un collègue qui voyageait sur ce vol. Vous pensez que c’est grave ? », nous demande une employée sur place qui regarde stupéfaite la ruche médiatique installée dans le terminal 3.

Ce n’est que vers 14h, que d’autres informations officielles tombent, « l’avion est toujours disparu. On sait qu’il y avait plusieurs nationalités » indique le représentant d’Air Algérie qui détaille le nombre de passagers, leur provenance, mais se refuse à prononcer le mot « Crash ».

Silence et émotion

Un silence lourd de la part des autorités algériennes notamment pour les familles des passagers éparpillées dans les aéroports du monde entier. A Alger peu ont fait le déplacement. Le matin une seule femme est venue éplorée et en panique à l’idée de ne pas avoir de nouvelles de cet avion censé atterrir à Alger très tôt ce matin. Mais elle n’est pas restée longtemps nous indique la protection civile sur place chargé de gérer une cellule médicale et psychologique. « Elle était en état de choc et malade, et elle est rentrée chez elle ». Tout au long de la matinée,  aucune autre famille ne semble être présente, du moins elles n’ont pas été invitées à se rendre à l’aéroport

Ce n’est que vers 15h qu’une famille est venue chercher des réponses par elle-même inquiète des informations contradictoires relayées dans les médias, et du silence des autorités. « Laissez-nous ! Vous pouvez nous respecter ? C’est mon frère qui était dans l’avion, mon frère ! », crie une femme en pleurs dans le hall de l’aéroport. Après quelques minutes tous les membres de la famille sont reçus par la cellule de crise où se trouve le ministre des Transports et ses conseillers.

Plus tard en début de soirée alors que l’aéroport s’est vidé, un couple est venu écouter le ministre des Transports. Une initiative personnelle. « Personne ne nous a appelé ou prévenu, heureusement nous avons des amis qui travaillent chez Air Algérie et ils nous ont informé, sinon on aurait rien su. Nous avons les informations en même temps que vous », nous indique une Algérienne, parente avec le pilote algérien qui accompagnait l’équipage espagnol de Swiftair.

L’issue arrive à 19h, lorsque le ministre des Transports qui travaillait avec la cellule de crise arrive enfin pour nous donner les premiers résultats des recherches. L’avion est toujours disparu. Mais le mot crash n’est jamais prononcé. Pas une fois. L’Algérie annonce qu’elle effectue des recherches dans la zone de Gao, et que les moyens militaires sont mobilisés pour retrouver la trace de cet avion. Alors qu’en parallèle le Burkina Faso annonce qu’il s’agit d’un crash, la France estime que tous les signes laissent penser que l’avion s’est écrasé. L’Algérie n’en sait rien encore. L’aéroport lui se vide d’un coup et redevient un hangar fantôme. Les journalistes et les proches des passagers comprend que ni le ministère des transports ni la compagnie aérienne nationale ne dira ce qu’il est advenu à cet avion, même si tous connaissent la réponse. « Il n’a pas parlé de crash mais on sait qu’il n’y a plus d’espoir, l’avion n’est jamais arrivé », estime la femme venue s’enquérir de la situation et surtout du sort de son proche. C’est seulement à 23 H que Ramtane Lamamra, le ministre des Affaires étrangères, annonce discrètement que l’avion s’est crashé sur le territoire malien.

Epilogue

Le lendemain l’aéroport se remplit à nouveau, quelques journalistes sont venus dès 5 heures du matin pour relater en direct les dernières informations sorties dans la nuit et démentir les dernières rumeurs. Le terminal 3 reste désespérément vide jusque 9 H du matin. Ni représentant d’Air Algérie ni porte-parole du ministère ne sont là pour donner des informations ou rassurer les visiteurs. L’aéroport continue à se remplir de journalistes, et à 13 H, le Ministre des Transports Amar Ghoul, accompagné du ministre des Affaires Étrangères Ramtane Lamamra, et Hamid Grine, le Ministre de la Communication arrivent enfin. Plus de 24 heures d’attente auront été nécessaires pour que le gouvernement algérien assure que l’avion s’est écrasé et qu’il n’y a aucun survivant. L’information tombe comme un couperet et un soulagement de connaitre enfin la vérité.

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Amar Ghoul montre des photos des débris, il ne reste rien de l’avion. Après une journée où les ministres se sont très peu exprimés, ils sont cette fois-ci disponibles, répondent aux questions et promettent la vérité aux familles. « Nous ferons tout notre possible pour rapatrier les corps, même si cela va demander du temps », affirme le ministre des transports.

Pour les autorités algériennes le nécessaire a été fait. Ramtane Lamamra, le ministre des Affaires Étrangères estime que  « L’Algérie a pleinement accompli son devoir  vis-à-vis de cette catastrophe aérienne». Même son de cloche chez le ministre de la Communication Hamid Grine lequel a, d’ailleurs, salué la réactivité des autorités algériennes et la communication autour de cet accident. Il est vrai que très tôt le matin de la disparition de l’avion une cellule a été mise en place. Les représentants de la compagnie aérienne au siège d’Air Algérie situé à Alger ont immédiatement dirigé les journalistes vers l’aéroport. Alors la veille les familles et les journalistes s’étonnaient du manque d’informations et de considération de la part des autorités algériennes, choqués de voir la réactivité des pays voisins, qui rendaient public chaque détail pour éviter la spéculation sur le crash.

A l’issue de la dernière annonce du gouvernement, Amar Ghoul s’apprête à rejoindre Bamako pour participer à l’enquête sur les circonstances de l’accident. L’aéroport connait quelques minutes d’ébullition médiatique durant lesquelles les journalistes tentent d’arracher de nouveaux détails. Enfin les ministres s’envolent et le stress retombe. C’est fini plus d’espoir. Les familles présentes sur place, ne savent plus comment réagir, pleurer, stresser, attendre ?  La presse quitte les lieux, le job est fait. Le calme revient, et chacun reprend le cours de sa vie. Drôle de sensation. La pression et la fatigue retombent, la tristesse l’emporte. 118 personnes mortes, il aura fallu 24 heures pour comprendre que c’est un drame qu’ont vécu une centaine de familles et plusieurs pays.