La Grande Jumenterie de Tiaret est le plus ancien et le plus grand haras d’Algérie, loin devant ceux d’Oran et de Constantine. Mais cet établissement, hérité de l’époque coloniale, doit faire face depuis plusieurs années à un double problème : la baisse inéluctable de l’activité, couplée à un délabrement croissant des bâtiments. Reportage.

“Jumenterie”. Même le nom sur le panneau à l’entrée de la ville n’évoque pas grand chose. Si ce ne sont les discrètes crinières chevalines qui surplombent les lampadaires de la route d’Alger, presque impossible de deviner ce que l’on va trouver en arrivant à Tiaret. Et pourtant, c’est bien à l’intérieur de son charmant haras, niché au détour d’un petit chemin défoncé, que naissent depuis plus d’un siècle les meilleurs chevaux d’Afrique.

Le grand salon annuel du cheval de Tiaret est la vitrine de cette intense activité de reproduction. Pendant plusieurs jours, cette métropole de 200 000 habitants, perchée sur les hauts plateaux à 300 kilomètres au sud-ouest d’Alger, se métamorphose pour vivre au pas -ou plutôt au galop- des équidés. Plusieurs milliers de passionnés affluent alors des quatre coins du pays pour voir les plus beaux spécimens de barbes ou de pur-sang arabes s’affronter dans des concours de sauts d’obstacles, des courses hippiques ou encore des spectacles de fantasia.

Une activité en péril financièrement

Mais face au délaissement des pouvoirs publics, ce temple algérien du cheval, inauguré en 1877 dans le but de fournir à l’armée française ses meilleures montures, est en pleine perte de vitesse depuis l’indépendance -même s’il produit encore la plupart des étalons offerts régulièrement aux présidents français en guise de cadeaux diplomatiques. De 400 juments et étalons et près de 120 employés à son apogée, la Grande Jumenterie* compte aujourd’hui de 280 à 350 bêtes et de 55 à 70 salariés selon la période de l’année -la reproduction s’étalant de février à mai.

Si l’établissement ne peut plus soutenir son activité d’antan, c’est en grande partie à cause de l’absence de subventions. Pourtant, placé sous la tutelle du ministère de l’Agriculture, le haras ne reçoit plus un centime de l’Etat algérien depuis que la propriété a été désignée “ferme pilote” en 2010. Ce statut signifie qu’elle doit être complètement autonome financièrement.

C’est aujourd’hui le cas, puisque la Grande Jumenterie tire 40% de ses ressources des ventes de poulains, pouliches, juments et étalons, les 60% restants émanant de la production agricole du domaine. Or sa superficie se réduit comme peau de chagrin, de 1 500 hectares au siècle dernier à moins de 700 hectares aujourd’hui. L’aléa climatique est également fort :  les récoltes de cette année n’ayant par exemple pas été bonnes en raison de pluies tardives, l’équilibre financier est menacé. Et l’activité chevaline d’en pâtir en conséquence.

De l’autre côté, les dépenses ont explosé avec parfois jusqu’au décuplement des prix des produits de première nécessité en seulement dix ans. Ainsi, le quintal d’orge est passé de 170DA au début des années 2000, à plus de 1 500DA actuellement. De même pour les bottes de fourrage et de paille.

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Les juments, dont la période de fécondation s’étend de février à mai dans le but de mettre bas au printemps, passent la fin d’après-midi et la nuit à brouter dans les vastes champs sous la Grande Jumenterie.

Des bâtiments menacés de délabrement

Mais si la pérennité de l’activité du haras est menacée, le riche patrimoine qu’il représente l’est tout autant. Des ailes entières du vaste édifice sont délaissées, tombent en ruines ou sont transformées en débarras. Le rose pâle des murs n’a jamais paru aussi défraîchi.

Presque aucune rénovation n’a été entreprise depuis le départ des colonisateurs, qui redoutaient ce délabrement à leur départ. Le capitaine Jacob, dernier directeur français de la Grande Jumenterie, avait préconisé à ses successeurs algériens de ne pas laisser leurs compatriotes couper les arbres autour du site, afin de le protéger et le laisser respirer. Un conseil resté lettre morte, au regard des grands ensembles bétonnés qui sortent de terre un peu partout dans les environs.

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Dans l’aile sud de la jumenterie, un ancien vestiaire transformé en débarras.

“Comment ça , il y a une activité hippique à Tiaret?”

Aucun effort n’est consenti en haut lieu pour protéger ou entretenir cette propriété historique, pas plus que pour en promouvoir la visite. Les curieux ne sont que quelques centaines chaque année, et beaucoup d’algériens, voire de tiarétiens, ne connaissent même pas son existence ni son glorieux passé.

Ainsi, un palefrenier de longue date de la jumenterie raconte qu’à la fin des années 1980, à l’occasion d’un salon équestre à Oran, un groupe de femmes originaires de Tiaret s’est approché de son stand, au-dessus duquel flottait une banderole du Poney Club municipal. “Comment ça, il y a une activité hippique à Tiaret?” avait lancé interloquée l’une d’entre elles. Le potentiel touristique est donc immense. Au haras, on propose même d’organiser des visites commentées, à cheval ou en calèche.

L’entrée en service d’ici deux ans d’un centre d’insémination artificielle pourrait sauver la reproduction chevaline à Tiaret, mais pas les bâtiments de la Grande Jumenterie. Le délabrement guette et le temps presse. Reste maintenant à savoir quand les autorités algériennes en prendront conscience.

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La plaque rouge -avec nom, géniteurs, matricule et date de naissance- signifie que le cheval est un pur-sang arabe, reconnaissable à sa queue de coq, son chanfrein arrondi, ses grands yeux et ses petites oreilles. Il est considéré comme plus nerveux mais moins endurant que le barbe, « cheval 4×4 » renommé pour sa polyvalence.

*A ne pas confondre avec la Petite Jumenterie, située juste à côté du centre équestre de l’Emir Abdelkader, où les particuliers peuvent amener leurs juments se faire féconder par l’un des 15 étalons de l’établissement.

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