Et puis soudain le silence. « L’Allemagne vient d’enterrer l’Algérie », lâche Othmane, un trentenaire qui s’est glissé dans la foule de la Grande Poste. Entré en cours de jeu, Andre Schürrle vient de surprendre les milliers de supporters des Verts, amassés autour de l’écran géant, installé sur la place de la Grande Poste. Abattu, Kamel, T-shirt noir et sandales, s’effondre de tout son long sur l’asphalte. « C’est fini », souffle Kamel, éberlué par l’ouverture du score par l’Allemagne. Et pourtant, il était le premier à y croire…

20 H et des poussières, Alger, deuxième jour du mois sacré du Ramadhan. L’aden a retenti en cœur de toutes les mosquées de la capitale algérienne, il y a seulement une poignée de minutes. Mais déjà ils accourent à leur rendez-vous habituel, repus de quelques cuillères de chorba. L’épicier, qui tient boutique face au Palais du gouvernement, a installé à l’extérieur un poste de télévision pour faire profiter les gamins du quartier. Ceux qui préfèrent vivre des émotions taille XXL pressent le pas direction la Grande Poste et son écran géant.

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Et ils sont servis d’entrée de jeu. Inspirés et solidaires, les hommes de Vahid Halilhodzic réalisent une première mi-temps d’anthologie. Le pied sur le ballon, les Verts dictent le jeu sur la pelouse du stade Beira-Rio à Porto Alegre. Les yeux pétillants, le sourire au coin des lèvres, les fans à Alger ont dû mal à en croire leurs yeux. On leur avait tellement rabattu les oreilles avec cette « dangereuse » Mannschaft, archi-favori du match et de la compétition. La presse étrangère n’avait pas donner cher de la peau des Fennecs. Mais sur le terrain, les Verts déjouent les pronostics et l’Allemagne n’est que l’ombre d’elle-même. Le géant européen, trois fois vainqueur de la Coupe du Monde (1954, 1974 et 1990) n’impression plus les Algériens, qui jouent leur premier huitième de finale. « C »est eux les Allemands ? Franchement ! c’est nous les Allemands ! Frappes puissantes, tirs de loin… On leur a tout pris », s’amuse un jeune garçon, chemise à carreaux.

C’est alors que l’attaquant allemand Kroos décoche une frappe lointaine, qui ne trompe pas la vigilance du portier algérien, Raïs M’bolhi, impérial dans les buts ce soir. « Pas grave leurs missiles, il reste toujours l’élastique M’Bolhi », se rassure Abdelmalek, 23 ans, qui fait valoir la force du banc de touche algérien : « On a encore deux jokers : Brahimi, Djabou. On sera encore plus fort en seconde mi-temps ».

Entre temps, les rangs de supporters des fans, qui forment désormais un demi-cercle compact autour de l’écran géant, se sont gonflés. Ils ont quelques milliers, énergiques malgré une deuxième journée de jeûne, à ne pas vouloir en rater une miette. Dans la foule, essentiellement des jeunes, qui n’étaient pas nés lorsque les Verts, emmenés par Madjer, humiliaient l’Allemagne en 1982. Ce soir, ils veulent être les témoins privilégiés d’un nouvel exploit de l’Algérie face à l’Allemagne. « Je veux vois ça de mes propres yeux. Mes parents m’ont tellement parlé de 1982. Je veux pouvoir à mon tour raconter à mes enfants Inschallah ce qui s’est passé en 2014 », espère Abdelmalek.

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L’arbitre siffle la mi-temps à Porto Alegre, la fête bat son plein à Alger. Les enfants agitent les drapeaux algériens, les hommes scandent les chants de supporters et les femmes applaudissent les héros du Brésil. Présent aux avant-postes, le chanteur du groupe de musique Freeklane savoure la prestation de ses chouchous. « On s’est beaucoup amélioré techniquement et mentalement, le travail de Vahid a porté ses fruits », observe Chemseddine, footballeur dans sa jeunesse. « Peu importe le résultat ce soir, les Verts ont réussi leur Mondial parce qu’ils ont apporté une lueur d’espoir et d’optimisme à toute une génération qui en manquait », estime-t-il, avant de jeter un coup d’œil à l’écran géant.

A Porto Alegre, c’est reparti pour 45 minutes. En deuxième mi-temps, les joueurs allemands, qui ont dû se faire remonter les bretelles par leur entraîneur, Joachim Löwe, dans les vestiaires, reprennent du poile de la bête. Devant les cages de buts de Raïs M’bolhi les alertes se multiplient, les assauts adverses deviennent de plus en plus insistants, dangereux et précis. Et la Grande Poste souffre et retient son souffle à chaque action. « Walou ! Walou ! Walou », crie un jeune homme à lunettes, en faisant « non » de la main, à chaque tentative allemande, comme pour stopper leur percée dans la défense algérienne. A ses côtés, Ahmed ne tient plus en place. Chaque fois que les Allemands s’approchent des cages de Raïs M’bolhi, Ahmed, habillé d’une djellaba, tourne le dos à l’écran géant et cherche le regard complice de son ami Kamel, visiblement plus confiant. Encore un coup-franc pour les Allemands. Kamel couvre le visage d’Ahmed avec sa djellaba. Le coup-franc est à nouveau repoussé par Raïs M’bolhi, Kamel étrangle de bonheur son Ahmed.

A Alger, on s’inquiète. La montre tourne et toujours pas de changement côté algérien. Qu’attend Vahid pour apporter du sang neuf alors que ses joueurs sont exténués à l’approche de la fin du temps réglementaire ? « Brahimi ! Brahimi ! » La foule algéroise réclame son idole. Leur vœu est exhaussé à la 78è minute lorsque le prodige algérien de 24 ans entre à la place de Saphir Taïder.

A Porto Alegre, on entre dans les dix dernières minutes du match, le score est toujours vierge. A alger, on prédit un scénario idéal : une ouverture du score in extremis pour les Algériens. « 1 à 0 pour l’Algérie et l’Algérie et la France à Maracana », sourit Nazim, la trentaine.

Séance d’étirements à Porto Alegre, les 22 joueurs sont au bout du rouleau. A Alger, on sautille pour évacuer la pression. Kamel masse les épaules de Ahmed, plus tendu que jamais. « Je suis au bord de la crise cardiaque », rougit-il. De son côté, Nazim, accompagné de deux amis, tente de rassurer : « On a rien à perdre. Notre objectif dans cette Coupe du Monde est atteint. Même si on perd ce soir, on restera digne ».

Nazim a à peine le temps de finir sa phrase que Andre Schürrle, sur l’écran géant, le prend de vitesse. Il fusille Raïs M’bolhi et assomme la Grande Poste. Silence cathédral à Alger. Ahmed prend la main de Kamel, mais, groggy, celui-ci reste allongé plusieurs minutes.

Le Gunners Özil alourdit le score. Les Allemands mènent désormais de deux buts à zéro. A Alger, c’est la consternation. Certains commencent à partir, agacés par un cruel dénouement. Ahmed et Kamel, déboussolés, s’assoient côte à côte, à même le sol. Plus loin, un spectateur lance : « Franchement on ne mérite pas ce score ! »

Il n’y aura que la réduction du score par Djabou pour leur redonner le sourire. Éclat de joie général à la Grande Poste. Ahmed et Kamel s’étrillent de bonheur. Autour d’eux, on danse, on s’enlace, on s’embrasse. Et le ciel algérois s’illumine à nouveau.

Coup de sifflet final. Score final : 2 buts à 1 en faveur des Allemands. « Nos joueurs ont peut-être perdu mais ils ont gagné notre respect », applaudit Nazim, avant de quitter la Grande Poste.

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Les souvenirs de l’épopée des Verts au Brésil plein la tête, les milliers de spectateurs prennent le chemin de leur maison, pour finir tranquillement leur ftour. Avant de partir, ils donnent déjà rendez-vous en 2018. Dans la foule qui se disperse, on entend : « Promis, dans quatre ans, je serai avec eux en Russie ».

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