Lu sur El Watan

Quelques minutes après l’annonce officielle faite par Air Algérie qu’elle avait perdu le contact avec le vol AH5017, l’hypothèse du crash n’était pas encore confirmée.

Le communiqué de la compagnie nationale, validé par le ministère de la Défense, faisait simplement état de la perte du signal du vol AH5017.  Zoheir Houaoui, le représentant d’Air Algérie, livre ses informations au compte-gouttes. Aux alentours de 13 heures, il se dirige vers le pupitre pour le troisième point presse de la journée. Les journalistes, qui attendent depuis plusieurs heures dans ce hall quelque peu décrépit du T3 de l’aéroport d’Alger, accourent. Cette grande salle, d’ordinaire réservée aux pèlerins, sert aujourd’hui de studio télé, de salle de rédaction.

Ici, la bataille à l’info fait rage. Twitter, Radio France, tous les moyens sont bons pour devancer la lenteur de la communication nationale. Après les interventions officielles de Houaoui face aux caméras, on tente d’obtenir quelque chose de plus. Mais, à vrai dire, il répète inlassablement les mêmes choses. Tantôt en français, tantôt en arabe. Il se contente de répéter le communiqué rédigé par la cellule de crise mise en place dès ce matin et chapeautée par le ministère des Transports.

En ce début d’après-midi, quelques certitudes, mais pas plus. Le nombre de passagers, leur nationalité. A aucun moment le mot «crash» ne sortira de la bouche du porte-parole de la compagnie aérienne. «Les opérations de recherche et de localisation ont été engagées et se poursuivent à l’heure actuelle dans la zone de Gao, au nord du Mali», dit-il. L’heure tourne, mais rien ne se passe.  Sur le compte twitter d’Air Algérie : «L’avion se serait crashé dans la zone de Tilemsi, à soixante-dix kilomètres de Gao. Est-ce exact ?» lui demande une consœur d’El Watan Week-End. «Notre compagnie aérienne ne dispose pas de compte Twitter», élude Houaoui. Il semble un peu gêné. Chez les journalistes, c’est l’incompréhension. Cela fait maintenant quatorze heures que l’avion a disparu des radars. A cet instant, la mystérieuse cellule de crise, retranchée de l’autre côté du terminal, travaille dans l’ombre.

Larmes

L’ambassadeur de France s’entretiendra pendant quelques minutes avec des représentants. Il est sans nouvelles d’une cinquantaine de ses compatriotes. Très vite, il s’éclipse, accompagné de quelques officiels, dans un salon réservé à l’extérieur du terminal. Visiblement, il n’est pas plus informé. Des diplomates chinois et malais se sont également présentés. Une fois assurés qu’aucun de leurs ressortissants n’était passager du vol AH5017, ils repartent aussitôt. Cinq femmes viennent de s’asseoir. L’une d’elles est en larmes et semble inconsolable. Les trois autres ravalent leurs sanglots et tentent de la rassurer. A quelques mètres de là, certains journalistes discutent, plaisantent.

En fait, presque personne n’a remarqué leur présence. Deux hommes de la Protection civile s’approchent alors et, calmement, leur parlent. Mais bien vite une pluie d’objectifs s’abat sur elles. A court d’informations, à court d’images, les journalistes, caméra au poing, se précipitent au moindre mouvement qui vient rompre le train-train de cette journée d’attente. Deux hommes, tout en retenue, s’interposent. L’une des femmes se lève à son tour, les yeux rougis. Elle désigne celle qu’elle accompagne. «C’est la sœur d’un des disparus», explique-t-elle. Les objectifs se dispersent, les proches sont emmenés vers une autre salle. «Mon beau-frère est porté disparu. Je suis ici depuis 11 heures», explique cette homme qui, quelques minutes plus tôt a demandé poliment aux journalistes de respecter l’angoisse des siens. Ils sont deux à n’avoir pas quitté le T3 depuis qu’ils ont appris la disparition de l’avion en provenance de Ouagadougou.

Ils sont Algérois et ont ainsi pu se rendre rapidement à l’aéroport. Ils ignorent si leurs proches sont en vie, ils font preuve d’une dignité admirable. «Nous avons appris la nouvelle par les médias. On ne nous dit rien, on n’en sait pas plus que vous», soupirent-ils. Depuis quelque temps, plusieurs hommes en tenue de pilote de ligne ont fait leur apparition. Désormais, les renseignements dont on dispose sont formels. Un de leurs collègues, ainsi qu’un chef de cabine d’Air Algérie font également partie des disparus. La nuit dernière, ils n’étaient que de simples passagers. Soudain, c’est la cohue. La cellule de crise ouvre ses portes. Pour quelques photos, pas plus. Amar Ghoul préside la cellule, entouré d’officiers de la gendarmerie. Des cartes sont dépliées sur la table, une autre est projetée sur le mur.

Le ministre ne devrait pas tarder à s’exprimer. Les proches des disparus sont maintenant au nombre de six, tous des hommes. Assis en retrait, ils sont tendus. Qu’y a-t-il de pire que l’incertitude dans ces moments là ? Va-t-on enfin savoir ce qu’est devenu le McDonnell 83 qui assurait la liaison entre Ouagadougou et Alger ? François Hollande, le président français a d’ores et déjà parlé de crash. Mais à Alger, on attend toujours. Dehors, dedans, on ne sait même plus où le gouvernement doit communiquer. Plus personne ne sait où donner de la tête, des journalistes et des policiers manquent même d’en venir aux mains. A 19h19, les gouvernements étrangers évoquent tous un crash. Amar Ghoul, face à la presse, s’y refuse. «Patience», demande-t-il. Dix heures d’attente pour rien. Les proches des disparus n’en sauront pas plus.