Ces jours-ci, avec la fin du Ramadhan et la vague de chaleur qui s’abat sur le pays, les familles algériennes investissent en masse les plages du littoral. Côté masculin, la tenue de plage est peu ou prou la même partout : un short de bain, et puis c’est tout. Côté féminin, la gamme des vêtements portés à la plage est bien plus large : djellabas, maillots de bain, bikinis et burkinis se disputent la préférence des Algériennes.

Elle arrive sur la plage, en famille ou avec ses amies, choisit un parasol, avec ou sans table, et dépose son sac sur le sable. Elle regarde autour d’elle, examine discrètement ses voisins et s’assure que l’emplacement choisi est le bon. Alors, elle dénoue les nœuds de sa robe ou retire son T-shirt. Elle n’a pas de visage, pas d’âge : elle est toutes les femmes algériennes qui choisissent de braver les regards et les jugements et de porter un maillot de bain à la plage.

« Moi je ne veux pas renoncer à mon deux-pièces, alors je m’installe et je me déshabille, et tant pis si certains me dévisagent », explique, sur une plage de la capitale, une jeune femme qui souhaite rester anonyme.

Le succès retentissant du maillot hidjab

Mais il suffit de se promener le long du littoral algérois pour constater que la plupart des femmes algériennes boudent le maillot de bain. La tendance générale est à la « pudeur », de sorte que l’on voit de plus en plus de femmes vêtues d’un burkini (aussi appelé maillot hidjab). Créé par un styliste turc en 2007, ce justaucorps en lycra assorti d’un pantalon, d’une petite robe et d’une cagoule recouvrant la tête et le cou connaît un succès retentissant en Algérie.

Mohamed, propriétaire d’une petite boutique d’articles de sport à Alger-centre, constate que les burkinis se vendent beaucoup mieux que les autres maillots de bain. D’ailleurs, alors que les premiers sont exposés en vitrine pour attirer les passantes, les seconds sont rangés dans un tiroir et sortis uniquement si une cliente souhaite les voir. Et j’observe de mes propres yeux le succès des burkinis puisque, au moment où je rentre dans la boutique de Mohamed, il est en train de négocier avec un revendeur venu lui acheter 200 maillots hidjabs.

Burkini et bikini : une guerre ouverte ?

Que cache ce succès ? Faut-il voir dans la progression du burkini le signe d’une liberté retrouvée pour les femmes voilées ou, au contraire, un nouveau diktat imposé par les hommes pour brimer la liberté des femmes ? Le burkini témoigne-t-il d’une démocratisation ou d’une moralisation des plages ?

Les deux interprétations cohabitent. Les défenseurs du burkini soulignent que, depuis l’apparition de ce vêtement de plage, les femmes voilées ne sont plus obligées de renoncer à la baignade. À l’inverse, dans les milieux féministes, on dénonce une « aliénation de conscience » : les femmes pensent que leur liberté consiste à se baigner en burkini, alors qu’elles sont prisonnières des schémas que leur impose la société.

Le costume de bain, instrument d’une négociation entre la femme et la société

En fait, la lutte de pouvoir que se livrent le burkini et le bikini ne doit pas être traitée de manière aussi binaire. Au lieu de se livrer à un débat idéologique qui ne fait que convaincre chaque camp de la supériorité de son opinion, il est important de comprendre que la tenue de plage traduit le rapport de la société algérienne au corps des femmes. « La question qui se pose ici est celle de la présence du corps féminin dans l’espace public », explique Fatima Oussedik, sociologue et professeur à l’université d’Alger.

Comme le souligne Yasmina Chouaki, membre du collectif féministe « Ferwa Fadhna N’Soumer », dans les années 1990, le corps féminin n’avait pas sa place dans les espaces publics : lorsque les femmes étaient obligées de sortir de la sphère privée, elles couvraient entièrement leur corps. Aujourd’hui, les femmes – et donc leur corps – veulent reconquérir tous les espaces publics. Mais pour faire accepter cette reconquête par le reste de la société, les femmes doivent recourir à des subterfuges. « À la plage, on constate une négociation entre la femme et la société qui passe par le costume », explique ainsi Oussedik.

« En d’autres termes, ce qu’on observe sur les plages algériennes, c’est un lent mouvement de réintroduction du corps féminin dans l’espace public, un mouvement qu’il ne faut pas brusquer », conclut-elle.

Inventer une tenue de plage algérienne

Reste que le maillot hidjab n’est pas forcément l’instrument idéal de cette réintroduction du corps féminin dans l’espace public.

« On est face à deux extrêmes. D’un côté le burkini, importé d’Orient, qui convient aux femmes voilées ; de l’autre, le maillot de bain, importé d’Occident, qui convient aux femmes qui ne sont pas gênées de montrer leur corps », déplore Keltoum (le prénom a été modifié), styliste et historienne du vêtement algérien. Keltoum, qui se décrit comme « algérienne, musulmane et moderne », explique qu’elle souhaiterait qu’on invente un vêtement de plage qui réponde à ces trois exigences, afin que les femmes non-voilées mais pudiques puissent, elles aussi, trouver chaussure à leur pied – ou maillot à leur corps.

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