Humanitaire chevronné, familier des situations de crise, Jean-Hervé Bradol a été président d’une des plus grosses organisations non-gouvernementales (ONG) françaises, Médecins sans frontières, de 2000 à 2008. Il dirige aujourd’hui le Crash (le Centre de réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires), une structure associée à MSF qui vise à « animer le débat et la réflexion critiques sur les pratiques de terrain et le positionnement public afin d’améliorer l’action de l’association ».

L’attention médiatique accordée aux enfants de Gaza est-elle exceptionnelle, ou participe-t-elle d’un phénomène récurrent en temps de guerre ?

Jean-Hervé Bradol : C’est une tendance générale dans toutes les situations de conflit. Les journalistes cherchent la victime pure, incontestable, celle qui n’est aucunement responsable de son malheur. C’est pour ça qu’ils s’intéressent autant aux enfants.

Mais il y a aussi des spécificités propres à cette guerre-ci. Déjà, le regain de violence a été initié par le meurtre de 3 enfants [3 adolescents israéliens tués près de Hébron, en Cisjordanie, ndlr], immédiatement suivi par le meurtre d’un autre enfant [un Arabe israélien enlevé et tué par des extrémistes juifs à Jérusalem Est] . Deuxièmement, les journalistes qui couvrent le conflit ne peuvent pas filmer les opérations militaires. Seuls de rares journalistes de la presse écrite israélienne sont intégrés à l’armée israélienne. Du coup, les journalistes se retrouvent, pour la plupart, du côté palestinien, à subir les bombes comme les Palestiniens. Il y a un effet d’identification, et le point fort de cette identification a été atteint le jour où 4 enfants ont été tués sur la plage située juste devant l’hôtel des journalistes. Ce jour-là, les journalistes ont découvert qu’ils partageaient presque la même condition que les enfants palestiniens, parce qu’ils étaient à quelques mètres seulement de l’endroit où les enfants ont été tués.

Lire notre article : Les enfants de Gaza au cœur de la couverture médiatique de l’offensive israélienne

Mais la question qu’il se faut se poser en de telles circonstances c’est de savoir ce qu’est un enfant. Les journalistes se référent à la définition légale : un enfant est une personne de moins de 18 ans. Or, selon cette définition, les enfants représentent presque 50% de la population de Gaza. On peut alors considérer que les enfants sont relativement épargnés, et qu’il y a une forte disproportion entre ce que disent les chiffres et ce que raconte la presse. C’est le symbole de l’innocence massacrée qu’il l’emporte. Et la question est encore plus complexe puisque la définition légale de l’enfance ne peut rendre compte de l’ensemble du vécu des jeunes individus  en temps de guerre. Les enfants sont des victimes de la guerre, mais parfois aussi des criminels de guerre comme cela a été fréquent lors de la guerre civile libérienne des années 1990. Il faut retenir que, le plus souvent, les guerres sont faites et subies par de jeunes individus que leurs sociétés sacrifient.

En parlant de propagande, Israël ne cesse de cibler des bâtiments civils en affirmant que le Hamas ou ses armes s’y cachent. Comment expliquer cette politique contraire aux règles élémentaires du droit de la guerre ?

Jean-Hervé Bradol : Les responsables israéliens pensent qu’ils peuvent commettre autant de crimes de guerre qu’ils le veulent, que le droit international ne s’applique pas à eux. Israël est tellement sûr d’être dans son bon droit qu’il ne reconnaît aucune limite. Tout est justifié par la menace d’extermination. Par exemple, Israël pense qu’il suffit d’affirmer que des roquettes du Hamas sont cachées dans  une école de l’ONU pour ensuite tirer légitimement sur  plusieurs écoles sans savoir si elles abritent ou non des roquettes.

Et le pire c’est que, aujourd’hui, en choisissant ce type de politique, vous pouvez espérer un certain succès, à condition d’avoir le soutien d’un membre permanent du Conseil de sécurité décidé à user de son droit de véto pour vous couvrir. Regardez Bachar Al-Assad, qui massacre des enfants depuis plus de 2 ans sans que la communauté internationale ne réagisse. Toutefois, dans ce cas précis, Netanyahou semble avoir franchi une limite. Quand le Secrétaire général des Nations Unies parle « d’actes criminels » à propos des attaques menées contre son organisation, c’est qu’on a atteint un point critique.

Les équipes de Médecins sans frontières sont présentes à Gaza. Quel est leur rôle sur place ?

Jean-Hervé Bradol : En ce moment, MSF ne fait que des petites opérations à Gaza. Si vous voulez, au sein de MSF (et comme c’est le cas dans la presse), il y a un déséquilibre politique. Il y a une envie de manifester sa solidarité à la population palestinienne qui dépasse parfois le cadre humanitaire. Mais une fois sur place, nos collaborateurs réalisent qu’il n’est pas toujours évident de se rendre utile car les médecins palestiniens sont très bien formés et organisés. Si vous allez du côté d’Amman, en Jordanie, qui est la plateforme médicale du monde arabe, vous pouvez constater qu’il y a de nombreux spécialistes palestiniens qui exercent là-bas.

Donc les ressources humaines existent. Mais ce qui bloque le développement du système de santé à Gaza, c’est l’occupation. C’est d’ailleurs la stratégie d’Israël envers Gaza que de rendre impossible le développement économique et social. Israël maintient Gaza dans une situation de « semi asphyxie ». Et les officiels israéliens le disent, ils en font juste assez pour éviter une catastrophe humanitaire comme une famine ou une épidémie. Ils maintiennent les Palestiniens hors de l’eau, mais dès que la tête de ces derniers dépasse un peut trop, Israël appuie.

En d’autres termes, Israël a complètement perverti le discours humanitaire, parce que l’on peut considérer que le pays fournit une assistance humanitaire aux Palestiniens. C’est une rhétorique incroyablement cynique, qui sert d’alibi pour étrangler Gaza.

Et le problème c’est que les Palestiniens n’arrivent plus à faire valoir que le crime originel d’Israël – crime de guerre selon certains, crime contre l’humanité pour d’autres – c’est la colonisation. D’où le besoin, à la place, de parler des victimes non-combattantes, dont les enfants.

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