Journaliste Algéro-kazakh, Rustem El-Battouti est entré à Gaza au début du mois sacré du Ramadhan, alors que l'armée israélienne tirait ses premiers missiles sur la population palestinienne. Il raconte pour Algérie-Focus une soirée ramadhanesque perturbée par des rafales de bombardements menaçants. Récit.

Après des heures passées au poste frontalier israélien d'Erez, me voici arrivé dans la bande de Gaza. La plupart de mes collègues portent des gilets par balle. Je préfère éviter. De toute façon, quand un missile te tombe dessus, tu peux pas te cacher sous ton gilet.

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Souvent on s'imagine les Palestiniens, vivant dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, criant, pleurant et courant à travers les décombres  d’un enfer sans nom. Dans mon métier de journaliste, on me demande de couvrir ce genre d’histoires tragiques parce que derrière toutes les statistiques morbides, il y a des vies, des personnes.

Après quelques jours à couvrir les premiers bombardements, je reçois un coup de fil d'Amel, une amie de longue date. Elle m’invite à rompre le jeûne avec sa famille. Même au milieu des bombes, la vie suit son cours dans la bande de Gaza. Sa famille vit - ou vivait, devrais-je dire - à Shuja'iyya [ndlr un camp de réfugiés très touchés par l'agression militaire israélienne]. Je retrouve Amel à Midan Shuja'iyya, la place centrale. Nous allons chez elle, un bâtiment blanc, propre : Gaza, l'assiégée, placée sous blocus, est aussi étincelante qu'Alger la blanche. Je fais la connaissance de ses parents et de deux amis, Georges, qui a reçu son nom en honneur à Georges Habbash, le fondateur marxiste du parti FPLP, et Abu Fahd, un ami en visite, originaire de la ville de Rafah, à la frontière Egyptienne.

Un missile s’abat. Il nous reste 15 minutes avant le Ftour.

Je me tourne vers Khaled, le père d’Amel : "Comment vous avez fait pour faire les courses?". Il répond, un sourire au coin : "Je suis allé au marché". Tout le monde rit, moi aussi, c’était une question bête. Puis il reprend : "J’appelle les marchands avant de sortir pour que tout soit prêt. Je vais chercher les courses et j’essaie de rentrer le plus vite possible. C’est difficile… mais j’aime bien le humus frais."

Un missile s’abat, il nous reste 5 minutes avant le ftour.

Je me tourne vers Georges et lui demande : "Vous jeûnez ?" Il me lance : "Oui, c’est assez courant pour nous chrétiens de jeûner avec nos compatriote musulmans, ça fait partie de notre culture commune". Je lui demande alors : "C’est pas dangereux pour vous de venir dans un quartier du Hamas ?". Il répond sans ambage : "Bien sûr que non. De toutefaçon, FPLP, Fatah, Hamas, on s’en fout, le plus important, c’est que la Palestine et les palestiniens vivent… ou juste qu’ils survivent".

"Les tunnels c'est la vie, c'est notre bouffée d'air"

L'Adhan retentit, c’est enfin l’heure du ftour. Pas de missile cette fois.

On mange, on boit, puis j’en profite pour me tourner vers Abu Fahd : "C’est comment Rafah ?" Il décrit : "Tranquille, on a pas mal de commerce grâce aux tunnels avec l’Egypte". Le sujet m'intrigue : "Ah oui les tunnels, Vous n’avez pas peur qu’ils les détruisent ?" Abu Fahd affirme : "Ils ne pourront pas. Il y en trop, plus que ce qu’ils imaginent, puis d’autres seront creusés quand tout ça sera finit". "Donc vous n'avez pas peur...", demandais-je. Il réplique du tac au tac : "Pas du tout, les tunnels c’est la vie, c’est notre bouffée d’air. Ils ne pourront jamais détruire toute la vie qui est en nous. La vie, comme un cours d’eau, trouvera son chemin, creusera son propre tunnel. Personne ne peut empêcher ça".

Khaled coupe court à la discussion : "Bon c’est bien beau tout ça, mais mangez un peu, sinon Georges ne va rien vous laisser".

Georges se met à rire, gêné. On a bien mangé ce soir-là. Les bombes continuaient à tomber, mais on a vraiment bien mangé. Et puis c’est bien vrai que c’est bon le humus frais.

Aujourd’hui, il ne reste plus rien de Shuja'iyya. Les trottoirs cassés d’Alger, c’est New York en comparaison. Amel et sa famille se sont réfugiésà Rafah, chez Abu Fahd. Georges est resté avec sa famille à Gaza, dans le quartier de Zaytun.

Depuis que j’ai quitté Gaza, les choses ont empiré et c’est un carnage sans fin [ndlr ce lundi, les autorités médicales palestiniennes déplorent plus de 1.500 morts, dont plus de 300 enfants, selon l'Unicef. Ce qui fait de cette opération militaire israélienne sur la bande de Gaza la plus sanglante depuis 2009]. Mais cette guerre ne doit pas nous faire oublier qu’au milieu des champs de morts, la vie continue d'éclore. Comme dit Abu Fahd, elle creusera son tunnel.

Rustem El-Battouti