Situation familiale marginale, études difficiles, chômage, moqueries permanentes, absence totale de considération… Des sourds d’Algérie racontent l’enfer de leur quotidien et confient leurs espoirs.

Imaginez que vous ne pouvez déjà pas entendre votre réveil le matin. Ni la sonnerie de votre téléphone, ni la sonnette de votre appartement. Imaginez qu’en plus de cela vous n’êtes pas non plus autorisé à conduire, que la plupart des employeurs vous claque la porte au nez et que vous ne pouvez pas comprendre la moitié de ce que raconte la télévision. Vous pourrez alors vous rendre compte un peu mieux de ce que signifie être sourd en Algérie en 2014.

“Nous sommes traités comme des animaux!” s’exclame Amine en langage des signes. “Et pourtant on a des bras et des jambes comme tout le monde, c’est juste que nous n’entendons pas.”

Le jeune homme de 24 ans a perdu ses facultés auditives, comme la moitié des quelque 170 000 sourds d’Algérie*, après avoir été frappé par une méningite lorsqu’il était enfant. Il a d’abord été scolarisé dans une école pour malentendants, où ses professeurs lui interdisaient de parler avec les mains pour le forcer à lire sur les lèvres. Ils avaient, cependant, le souci de se faire comprendre, et Amine garde un bon souvenir de cette période où il s’est fait de nombreux amis.

Tout le contraire de l’établissement pour entendants dans lequel il a ensuite été envoyé, qu’il a choisi de quitter au bout de deux ans de souffrances, à subir les incompréhensions et les moqueries de ses camarades. C’est alors qu’un ami sourd lui a appris le langage des signes, et qu’il a pu ainsi s’intégrer à la communauté sourde d’Alger. Amine est aujourd’hui serveur dans le foyer tenu depuis 1973 par l’Union des sourds-muets de la wilaya d’Alger, à Alger-centre. Un lieu ouvert à tous, mais fréquenté presque exclusivement par des sourds et quelques habitués du quartier. Les autres préfèrent leur jeter des regards méprisants en passant, ou bien entrent et fuient dès les premières difficultés de compréhension.

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Le foyer de l’Union des sourds-muets de la wilaya d’Alger, rue Charras. Il accueille chaque jour une cinquantaine de sourds, mais presque aucun entendant.

Pas de boulot et 3 000DA pour survivre

S’il affiche aujourd’hui une mine réjouie et communique facilement, Amine le doit en grande partie au soutien de ses proches. Une chance que n’a pas connue Walid, sourd de naissance et rapidement laissé de côté par une famille qui ne faisait aucun effort pour s’adapter à son handicap, persuadée qu’il faisait exprès de ne pas comprendre lorsqu’on lui parlait. Scolarisé dans une école spécialisée qui lui a permis d’obtenir deux diplômes -en menuiserie et en peinture sur carrelage- le jeune homme de 27 ans n’a jamais réussi à trouver du travail dans son domaine et enchaîne les petits boulots au noir.

Les discriminations se ressentent également dans les salaires. A tâches égales, un sourd gagnera souvent beaucoup moins que son homologue entendant. Et ce n’est sûrement pas la pension de 3 000 dinars versée chaque mois par l’APC qui va lui permettre de vivre décemment -cette allocation compensatoire est de 14 000 dinars pour tous les handicapés, sauf pour les sourds.

“Le job où je suis resté le plus longtemps, c’était dans une pâtisserie,” raconte Walid. “Ça se passait plutôt bien, mais au bout d’un mois j’ai été licencié sans qu’on me donne d’explications. J’ai appris plus tard qu’on me reprochait de ne pas réagir lorsqu’on m’appelait. Comment voulez-vous que je fasse si je n’entend pas?”

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Comme beaucoup de sourds, Walid passe beaucoup de temps à surfer sur Internet, où personne ne se peut se rendre compte de son handicap.

« On se doit d’aider et d’avoir des oreilles pour les autres »

La vie de Walid s’est radicalement transformée lorsqu’il a rencontré il y a deux ans Amèle Hammi, une jeune interprète qui a passé les 28 premières années de sa vie en France, avant de venir s’installer dans son pays d’origine en 2011. Après deux ans de vie commune, ils se sont mariés au mois de mai dernier. L’une des rares unions entre sourds et entendants, les premiers craignant trop souvent que leur conjoint profite de leur handicap pour leur cacher certaines choses.

“Ce n’est pas du tout notre cas,” assure Amèle. “Au contraire, il apprécie énormément d’avoir quelqu’un pour l’aider à communiquer, notamment avec sa famille. Non, le seul problème c’est parfois quand j’ai oublié mes clés et qu’il ne m’entend pas appeler à la porte,” ajoute-t-elle en glissant un regard complice à son mari.

Il faut dire qu’à 33 ans, la jeune femme a l’habitude de vivre dans un environnement sourd, ses parents et ses grands-parents souffrant eux-mêmes de cet handicap. Aînée d’une famille de quatre enfants, ses frères et soeurs sont tous entendants mais maîtrisent parfaitement le langage des signes. “C’est ma langue, et c’est la première chose que j’apprendrais à mes enfants,” confie celle qui est devenue l’une des deux interprètes que compte la wilaya d’Alger -une activité incessante qu’elle exerce pourtant bénévolement, en l’absence de fonds publics dédiés. “Quand on est entendant et qu’on vit avec des sourds, on se doit toujours d’aider et d’avoir des oreilles pour les autres.”

“Les sourds sont débrouillards et bricoleurs”

Aider les sourds, voilà pourquoi Amèle Hammi a choisi de venir en Algérie. Ayant grandi en France, la jeune femme se sent investie d’une mission et ne peut s’empêcher de comparer la situation des deux pays. “Mon père a été cuisinier pendant 42 ans et possède le permis de conduire depuis 1977, alors qu’on ne me dise pas que ce sont des choses que les sourds ne peuvent pas faire!” s’indigne-t-elle.

Elle détaille avec entrain comment son géniteur a construit et aménagé sa maison pour s’adapter à son handicap : une sonnette d’entrée qui déclenche une lumière en plus du son, un réveil relié à une lampe pour pouvoir se réveiller le matin, ou encore un amplificateur de DJ qui fait de la lumière lorsqu’on crie pour signaler une urgence. “Les sourds sont débrouillards et bricoleurs,” conclut Amèle, non sans avoir raconté l’anecdote d’un couple sourd qui a dû mettre au point d’ingénieux stratagèmes pour élever ses 12 enfants -notamment relier par un fil l’orteil des bébés à la boucle d’oreille de la femme, afin de se réveiller lorsqu’ils appellent la nuit.

“On ne peut pas comparer les droits et les avantages des handicapés français aux nôtres”

Malgré tout, Amèle Hammi demeure peu optimiste quant à l’amélioration du sort des sourds-muets en Algérie. “Ils répètent toujours les mêmes revendications mais n’arrivent pas à se faire entendre,” déplore celle qui se fait depuis 3 ans leur porte-parole, particulièrement dépitée et éreintée par les sollicitations médiatiques qui n’aboutissent à aucun changement.

“Nous avons reçu il y a quelques mois une délégation de la Fédération nationale des sourds-muets, et nous connaissons leurs revendications,” affirme un responsable du FLN. “La loi de finances qui sera adoptée en décembre prochain devrait prévoir une augmentation de la pension allouée aux sourds-muets. Nous allons également lancer un dialogue entre les parlementaires et le gouvernement pour proposer une meilleure prise en charge de la formation, de l’après-formation et de la surdité en général,” assure l’homme politique sans fournir davantage de précisions. Avant de conclure : “Nous avons le devoir de changer cette situation, mais tout cela prend du temps. Nous sommes un Etat jeune et on ne peut absolument pas comparer les droits et les avantages des handicapés français aux nôtres.”

Sollicitées, plusieurs autres formation politiques ont avoué méconnaître le sujet ou n’ont pas donné suite à nos demandes d’interviews. Également contacté, le Ministère de la Solidarité n’a pas répondu à nos appels.

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Amine, 24 ans, confie ses rêves les plus fous à Amèle, une française qui a embrassé la cause des sourds-muets algériens en 2011 et se veut aujourd’hui leur infatigable porte-parole.

Partir, la solution?

En attendant, le sort des sourds-muets algériens continue d’être critique. Les problèmes commencent dès l’école, certains parents ne jugeant même pas utile de scolariser leurs enfants sourds. Les établissements spécialisés sont en nombre insuffisant et les conditions d’accueil difficiles. Alors que la maîtrise du langage des signes ou de l’écriture pourrait leur permettre de contourner leur handicap, l’enseignement du premier n’est toujours pas reconnu et la moitié des sourds algériens serait analphabète. L’engrenage est alors enclenché : les sourds ne trouvent pas de travail, leur pension de 3 000 dinars algériens ne leur permet pas de vivre et ils volent pour subvenir à leur besoin. Toutes les semaines, Amèle doit se rendre au commissariat ou au tribunal pour les défendre.

L’Union des sourds de la wilaya d’Alger ne reçoit aucune subvention publique, et doit négocier avec des sponsors privés pour obtenir des financements. C’est par exemple grâce à un partenariat avec Air Algérie, où travaille son président, qu’une équipe de football de sourds-muets d’Alger a pu participer ces deux dernières années à des matchs amicaux en France et en Espagne.

“Nous avons pu échanger et nous rendre compte combien le niveau d’éducation et les politiques publiques étaient meilleures en Europe,” confie Amine, des étoiles plein les yeux à l’évocation de ces voyages. “Je ne veux pas partir vivre là-bas pour autant. Ici j’ai ma famille, et je préférerais avoir une belle vie en Algérie. Nous avons l’exemple que c’est possible de vivre mieux. Il faut juste qu’on nous écoute.”

*selon des estimations de 2010, que nous n’avons pu vérifier auprès de la Fédération nationale des sourds d’Algérie. Le chiffre est cependant difficile à évaluer, beaucoup de familles préférant encore, de honte, cacher leurs enfants sourds-muets.

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