Considérée comme la "petite Rome d'Afrique" durant l'Antiquité, la cité de Timgad, construite sur l'un des plateaux des Aurès, est aujourd’hui un site archéologique en perdition. Bien qu'ils aient été classés par l'Unesco au patrimoine mondial de l’humanité, ces vestiges romains se trouvent dans un état de conservation inquiétant. Historiens et archéologues lancent un cri d'alarme.

Tombée de rideau sur le festival international de musique de Timgad samedi soir. La 36é édition de cette manifestation était placée sous le signe de la solidarité avec le peuple palestinien, meurtri par les bombes de l’armée israélienne, qui s’abattent sur la bande de Gaza depuis le 8 juillet dernier. Hommage, recueillement et deuil. Mardi 5 août, l’étoile montante de la musique arabe, originaire de Gaza, Mohamed Assaf annule son concert à la dernière minute. Le premier Palestinien vainqueur du télé-crochet "Arab Idol" a perdu deux frères la veille dans les combats opposant les groupes de résistance palestiniens au gouvernement sioniste.

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La dramatique annulation du concert de Mohamed Assaf

Malgré la défection de la tête d’affiche de la soirée, une foule surtout masculine se presse aux abords du nouveau théâtre de la ville de Timgad, construit à deux pas du site archéologique, qui accueille le festival depuis 2010. La plupart n’a pas de ticket d’entrée pour le spectacle de la troupe folklorique palestinienne El-Moustaqbal, qui remplace au pied levé Mohamed Assaf ce soir-là. Ils sont venus en curieux profiter des soirées embaumées par les brochettes cuites aux feux de braises des commerces ambulants, installés près du site romain. Le service de bus gratuit reliant la ville de Batna, le chef lieu de la wilaya, à l’entrée du site archéologique, explique aussi l’affluence à Timgad durant la semaine du festival.

Beaucoup de curiosité mais peu d’enthousiasme. Au sein de la population locale, rares sont ceux qui saluent l’organisation du festival international de musique de Timgad. Créé en 1969, cet évènement culturel s’est tenu jusqu’en 2009 au milieu des vestiges romains, avant d’être déplacé à l’extérieur des enceintes du site archéologique sous la pression de l'Unesco, qui a classé en 1982 Timgad au patrimoine mondial de l’humanité. Et pour cause, durant ces trente années, le festival a causé des dommages irréparables. "Les engins utilisés pour monter la scène ont pas mal abîmé le site", reconnait le directeur de la culture de la wilaya de Batna, Nordine Bougandoura. Dramaturge originaire de Batna et féru de l’histoire de la cité romaine érigée dans les Aurès, Khaled Bouali en veut beaucoup aux organisateurs du festival, qu’il accuse même d’avoir commis un "crime" contre l'histoire en défigurant le site de Timgad. "Le plus grand mal a été commis en 1998 lorsque la direction du festival a décidé de bétonner des axes principaux de la cité, notamment l’entrée, pour laisser passer les camions des chaînes de télévisions. C’est une bêtise ! En goudronnant ces allées, ils ont bloqué l’accès aux caves et aux sous-bassement. Or, la vie souterraine est très importante dans le mode de vie des Romains", lâche amèrement Khaled Bouali.

D’après le gérant du site archéologique de Timgad, Abdelmajid Belkales, c’est au cours des préparatifs des précédentes éditions du festival que le site romain a le plus souffert. "L’installation des câbles et de la scène faisaient chaque année des dégâts, cassant pas mal de pierres", raconte cet archéologue de profession, qui se dit "content" que le festival international ait été délogé de cet héritage architectural de la civilisation romaine. Depuis 2010, ce rendez-vous culturel se déroule effectivement dans un théâtre flambant neuf construit à cet effet à deux pas de l’entrée du site archéologique. Un complexe qui ne fait pas l’unanimité dans les Aurès. La nouvelle enceinte n’est ainsi pas du goût du responsable du site archéologique. "J’aurais aimé que le festival soit déplacé encore plus loin", confie Abdelmajid Belkales, qui parle du nouveau théâtre comme d’une "agression visuelle". Le responsable du site romain de Timgad s’emploie depuis au niveau de la wilaya pour faire planter des arbres afin de camoufler le nouveau théâtre, qui gâche le panorama selon lui. Sollicitée par nos soins, la direction du festival International de musique de Timgad n'a pas daigné répondre à nos questions.

"Ce festival devrait avoir lieu à Batna"

Timgad n’est pas le seul site archéologique à accueillir un festival de musique. Des cités antiques comme Carthage en Tunisie ou Baalbeck au Liban abritent elles aussi des concerts dans un cadre sublime. Mais pour les détracteurs du festival international de musique de Timgad, outre l'organisation défaillante de cette manifestation, le site archéologique n’est pas en état de recevoir un large public. "Les ruines romaines de Timgad sont faites pour être visitées, par pour accueillir un festival de musique. Ce festival devrait avoir lieu à Batna pour promouvoir l’activité culturelle de cette grande ville et, le jour, des visites guidées gratuites de Timgad devraient être proposées. Je ne veux pas qu’on détruise notre patrimoine sous prétexte de le mettre en valeur", considère ainsi Khaled Bouali.

A Timgad, presque 2000 ans d'histoire vous contemplent. Thamugadi, son nom romain, fondée par l’empereur Trajan en l’an 100, est l'une des rares cités défensives à vocation militaire à pouvoir encore témoigner de la science des Romains en matière d'architecture, explique les archéologues interrogés.

"Timgad a été construite suivant le modèle typique des villes romaines. Elle se démarque ainsi des autres sites romains recensés en Algérie par son urbanisme et son plan orthogonal parfait et régulier. Les autres sites suivent un tracé moins régulier. C’est peut-être à cause du relief comme à Jemila", avance Abdelmajid Belkales.

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Timgad est la reproduction "parfaite" d'une ville romaine telle que Pompéï, assure le gérant du site archéologique. Photo : Natheer Halawani

La ville romaine de Timgad prend ainsi la forme d’un damier divisé en croix par le cardo et le decamanus, les deux voies principales, qui répartissent la cité en quatre quartiers. Elle est dotée de thermes, d’un arc haut de plusieurs mètres et d’un théâtre avec un système de microphone révolutionnaire pour l’époque. Construite sur un axe stratégique, permettant de contrôler certains passages à travers l’Afrique du Nord, Timgad a été conquise tour à tour par les Vandales, les Maures et les Byzantins. Enfouie sous terre durant plusieurs siècles, le joyau romain est découvert en 1765 par le voyageur anglais James Bruce. Les fouilles ne démarrent qu’un siècle plus tard, sous l’impulsion de l’autorité coloniale française, au début des années 1880.

L'indifférence des jeunes archéologues algériens

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Seul un cinquième de la cité romaine de Timgad a été déterré. Photo : Natheer Halawani

En 1962, les recherches archéologiques sur le site de Timgad subissent un coup d’arrêt net. Ainsi, seul un cinquième des vestiges romains de cette forteresse militaire antique a été déterré à ce jour. Lorsqu’on demande au gestionnaire du site archéologique pourquoi les fouilles n’ont pas repris après la guerre d'Indépendance, Abdelmajid Belkales explique que le site souffre de l'indifférence de la nouvelle génération d’archéologues algériens, plus intéressés par la découverte d’un nouveau site romain que par la poursuite des fouilles sur les anciens déjà répertoriés. "Les jeunes archéologues sont à la recherche de sites antiques vierges. C’est pour cela qu’il n’y a rien qui est entrepris à Timgad, Tipaza ou Jemila ", regrette-t-il.

Du côté de la direction de la culture de la wilaya de Batna, on répond que la "priorité des priorités" est de restaurer le site émergé et non pas de sortir de terre toute l’ancienne cité. Or, l’état de conservation de la cité romaine déterrée est inquiétant. Outre les dégâts commis par l'organisation du festival international de musique, Timgad est l’une des proies favorites des pillards, qui dépouillent le site de ses mosaïques et pierres sculptées. La décennie noire a  été fatale: à ce moment-là, les vols se sont intensifiés, faute de sécurité suffisante. "Durant les années 1990, il n’y avait que 8 gardiens le jour et un seul la nuit. Aujourd’hui on a renforcé la surveillance : on est passés à une quarantaine de gardiens sur place le jour et la nuit", précise Abdelmajid Belkales.

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Timgad souffre durement des vols de pierres et autres vestiges antiques. Photo : Natheer Halawani.
 

Réouverture du musée en 2015

La prochaine étape : la mise en place d’un système de surveillance vidéo. "Une fois que le musée sera réouvert", indique l’administrateur du site archéologique. Le musée garde effectivement ses portes closes depuis 1993. Officiellement, le sol n’est pas aux normes de sécurité, explique-t-on à la wilaya de Batna. "Les travaux de restauration ont débuté il y a deux mois et le musée pourra de nouveau accueillir son public au cours de l’année 2015", s’engage Abdelmajid Belkales.

Mais la population locale ne fait plus confiance aux promesses formulées par la wilaya quant à la restauration du site archéologique de Timgad. "Ce sont nos montagnes, mais ils n’en connaissent pas la valeur. Ils négligent notre héritage parce qu’ils ont du pétrole. Ils n’ont toujours pas réalisé l’importance du site. Les dirigeants développeront le tourisme en Algérie quand il sera trop tard", déplore Omar Zakri, guide et vendeur de souvenirs à l’entrée du site depuis plus de 15 ans. Remonté contre les autorités locales, Khaled Bouali renchérit. "Ce sont des menteurs invétérés. Ils m’ont menti à plusieurs reprises loque je leur ai soumis des projets artistiques", dit-il sans ambages avant de lancer un appel au ministère de la Culture. "Il faut absolument qu’il songe à remplacer les éternels directeurs de la culture des wilayas qui n’en n’ont rien à faire de la culture, du folklore et de notre histoire". Ce S.O.S sera-t-il entendu ?