À l’occasion du 9e anniversaire de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée en 2005, les familles des disparus se sont rassemblées à Alger pour réclamer la vérité sur le sort de leurs proches. L’association SOS Disparu(e)s a également organisé une table ronde pour faire le bilan de neuf années d’une réconciliation imparfaite.

Place de la Grande Poste, le rassemblement de la Coordination nationale des familles de disparus (CNFD) mêle proches de disparus, militants des droits de l’Homme et sympathisants islamistes. “Rendez-nous nos fils !”, crient notamment les manifestants, que les badauds observent avec une certaine défiance.

Derrière la colère, une blessure ouverte depuis vingt années. “Mon fils, Amine, n’a pas disparu, il a été enlevé de force le 27 février 1996 à 2h20 du matin. Il avait 16 ans et allait passer son brevet”, explique, la voix brisée par la colère, Madame Nateche.

Les proches sont venus avec une photographie du disparu, et racontent à qui veut bien les entendre leur histoire. Comme pour redonner un nom et un visage à ceux qui sont devenus des chiffres. Le chiffre d’ailleurs est considérable. Selon Merouane Azzi, président de la Cellule d’assistance judiciaire pour l’application des dispositions de la Charte, 7 144 familles ont perdu un ou plusieurs de leur(s) membre(s) pendant la décennie noire. 7 144 familles – et le chiffre pourrait être supérieur – qui cherchent inlassablement la vérité, et qui dénoncent une réconciliation nationale fondée sur le mensonge.

Une réconciliation nationale “truquée”

“Nous sommes là pour dire qu’on ne peut pas parler à ce jour de réconciliation nationale. C’est une réconciliation truquée, qui n’est pas fondée sur des bases solides, car aujourd’hui tout le monde est insatisfait. Les seuls qui sont satisfaits ont les mains tâchées de sang. Nous, victimes du terrorisme d’État, ne sommes pas inclus dans cette réconciliation”, dénonce Ouassila Benlatreche, chargée de communication pour la CNFD.

Moins mesurés, beaucoup de manifestants accusent sans détours un “pouvoir assassin”. “Le kidnapping n’a pas été une opération individuelle, c’est une opération qui a été pensée par les généraux”, affirme Abdelkader Becharef, militant des droits de l’Homme venus “soutenir les familles de disparus”. “Ce qu’il faut pour réconcilier le pays, c’est un changement de pouvoir, car ce pouvoir militaire n’a jamais été légitime”, ajoute encore Becharef.

Un autre manifestant, fervent défenseur des droits de l’Homme, souligne le problème posé par les indemnisations. “La Charte est un instrument à double tranchant”, assure-t-il. En effet, pour avoir droit à une indemnité, les familles doivent fournir un certificat de décès. Mais ces dernières trouvent inacceptable de devoir déclarer la mort de leur proche disparu, alors même qu’elles ne savent rien de ce qui leur est arrivé.

 

Place du 1er mai, les revendications sont les mêmes : les familles veulent une réconciliation fondée sur la vérité, pas sur l’impunité. La manifestation, organisée par l’association SOS Disparu(e)s, est plus calme mais non moins chargée d’émotion. Les mères et pères de disparus, tous d’un certain âge, sont assis sur un bout de trottoir, brandissant la photo de l’être qu’ils ont perdu.

Lire notre article : SOS Disparu(e)s : À quand la vérité sur nos proches ?

“Moi, tout ce que je cherche, c’est la vérité sur nos enfants, je ne demande rien de plus”, explique Madame Roumili, une vieille dame qui, malgré l’arthrose, poursuit inlassablement son combat.

Les membres de l’association SOS Disparu(e)s n’en sont pas à leur première manifestation. Tous les mercredis, ils se rassemblent sur le boulevard Bougara, près de la place Addis-Abeba, pour que leurs enfants ne soient pas oubliés.

Imposer l’impunité et acheter le silence des familles

La fondatrice de l’association, Nassera Dutour, elle-même mère de disparu, accompagne la lutte de ces familles depuis plus de 20 ans. Ce jour-anniversaire de la Charte a pour elle un goût amer. “La Charte veut imposer l’impunité et acheter le silence des familles, alors que rien n’a été fait pour qu’on puisse savoir ce qu’il est arrivé à nos proches », dénonce-t-elle. Les autorités voudraient tourner la page. Mais pourquoi tourner la page ? La Charte encourage les criminels à continuer, car ils n’ont pas reconnu leurs crimes et ne seront jamais condamnés.“

Empêcher les autorités de tourner la page, voilà ce pour quoi les familles se battent, malgré la fatigue, la douleur et le désespoir. “Depuis des années, l’État tente d’épuiser les familles, mais c’est grâce à leur résistance, notamment à leur opposition au système d’indemnisation, qu’il n’a pas réussi à clore le dossier”, se réjouit Nassera Dutour lors de la table ronde organisée l’après-midi même par SOS Disparu(e)s.

La lutte peut paraître vaine tant le gouvernement fait la sourde oreille. Au nom de la réconciliation nationale, tout retour sur la décennie noire est proscrit. Pourtant, les associations de familles de disparus accumulent les petites victoires.

“Depuis la création de SOS Disparu(e)s, nous avons remporté plusieurs succès”, explique Nassera Dutour. “En 1998, l’ouverture des bureaux d’accueil pour les familles de disparus dans toutes les wilayas a permis la reconnaissance de 4884 cas de disparus en Algérie trois ans plus tard. C’est comme cela que l’on a réussi à gagner la sympathie des journalistes, qui nous accusaient d’être des familles d’égorgeurs.” continue-t-elle. En 2013, plus de 20 ans après la fin de la décennie noire, l’État, par la voix de Farouk Ksentini, président de la Commission nationale consultative de promotion et protection des droits de l’Homme (CNCPPDH), reconnaît l’existence de 7200 disparus.

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La présidente de SOS Disparu(e)s Nassera Dutour et le juriste Madjid Benchikh à la table ronde

La vérité, condition sine qua non d’une réconciliation satisfaisante

Une reconnaissance qui ne s’accompagne pourtant pas des investigations que réclament les familles. “Nous, tout ce qu’on veut, c’est que l’État nous laisse faire notre travail et chercher la vérité. On a le matériel nécessaire pour enquêter nous-mêmes, mais pas l’autorisation de l’État”, témoigne Nassera Dutour. L’association SOS Disparu(e)s a, d’ailleurs, constitué quelques 5 400 dossiers de disparus, en préparation d’une Commission Vérité que l’association appelle de ses vœux. “On parlerait de ces crimes, ils seraient reconnus publiquement. Ça ne ramènerait pas les morts, mais ça permettrait de comprendre comment on en est arrivé là”, explique Nassera Dutour.

Sur le modèle des commissions mises en place en Amérique latine, une Commission Vérité aurait pour mission d’enquêter sur les disparitions et de permettre aux victimes de s’exprimer.

Mais l’établissement d’une Commission Vérité nécessite la reconnaissance officielle de l’État qu’elle concerne – même si la Commission est indépendante et autonome. Or, l’État algérien refuse catégoriquement la mise en place d’une telle commission.

“La création d’une Commission Vérité nécessite que plusieurs conditions, à la fois politiques et techniques, soient réunies”, explique le juriste Madjid Benchikh, invité de la table ronde. “Tant qu’il y aura un système politique qui arrive à faire taire les familles et empêchera la société civile de se développer, il est impossible de créer une Commission Vérité indépendante à même de reconnaître officiellement ce qui est arrivé aux victimes”, développe ce professeur de droit.

Face au blocage des autorités algériennes, l’association SOS Disparu(e)s parie sur la collaboration avec des organisations internationales de défense des droits de l’Homme, telles que la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) ou Amnesty International. Preuve que le combat des familles de disparus préoccupe ces associations, la présidente d’Amnesty International Algérie était présente à la table ronde de ce lundi.

Selon Nassera Dutour, la pression que ces organisations peuvent exercer sur le gouvernement algérien est de la plus haute importance, mais le processus doit s’envisager sur le long terme. Prenant pour exemple les condamnations prononcées contre l’Algérie par le Comité des droits de l’Homme de l’ONU, Nassera Dutour reconnaît que celles-ci n’ont pour le moment eu aucun impact. “Mais peut-être que cela portera ses fruits au bout d’un moment”, ajoute-t-elle, optimiste.

Parce qu’elle est devenue la gardienne des tragiques histoires des familles de disparus, Nassera Dutour porte sur ses épaules un poids considérable : “Bien sûr, je perds parfois espoir, mais mon fils me fait tenir. À chaque fois que je pense à abandonner, il vient me secouer. Je ne peux plus reculer, je dois me battre jusqu’au bout.”

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Un poème rédigé par Fatma Zohra Boucherf, mère de Riad, disparu en 1995

Philippine Le Bret et Agnès Nabat

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