Abdou-Semmar1

«Qui vit en paix avec lui-même vit en paix avec l’univers», disait le très sage empereur romain Marc-Aurèle.  Notre pays est en paix. C’est du moins ce que l’on essaie de nous faire croire depuis au moins 9 années lorsque l’Algérie a adopté la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Aujourd’hui même, comme le 29 septembre de chaque année, nous célébrons l’anniversaire de cette charte. 

  La sécurité s’est nettement améliorée. C’est un fait. En dépit de quelques attaques terroristes, les Algériens ont renoué avec une certaine tranquillité dans leur vie. Mais la paix, la vraie, celle des âmes et de la conscience, existe-t-elle réellement en Algérie ?

Pas si sûr. La paix ne se décrète pas. Elle n’est pas décidée par des dirigeants au profit d’une population. La paix est un état de quiétude qui procure à toute une société un sentiment de réconfort et d’épanouissement. Or, ce sentiment, très peu d’algériens ont la chance de le ressentir. Nous avons, Dieu merci, surmonté les violences de la décennie noire. Mais nous n’avons pas enterré ses démons. Nous n’avons pas encore tourné définitivement cette page sombre de notre histoire pour aller de l’avant et bâtir un nouveau pays.

Nous n’avons pas encore pu cicatriser nos blessures et soulager nos consciences meurtries par le chagrin et la culpabilité. Nous n’avons pas encore surmonté ce traumatisme collectif parce que nous avons longtemps privilégié la réconciliation, le pardon au détriment de la Justice. Oui, la Justice. Et point de paix sans justice. Nous n’avons jamais rendu justice aux victimes. Nous n’avons jugé un coupable, punir un criminel ou établi la vérité à propos de ces massacres collectifs qui ont laissé en chacun d’entre nous une violence latente et un immense ressentiment.

Nous avons peut-être gagné une guerre contre le terrorisme. Mais nous avons perdu face à l’injustice et au mépris. Des milliers d’algériens ont disparu pendant cette décennie. Aujourd’hui encore, ils sont assassinés par cette amnésie collective décrétée inconsciemment au nom du pardon et de la réconciliation. Des milliers de victimes ont été englouties par les tueries d’une guerre fratricide dont personne ne veut se rappeler. Et pourtant, le devoir de mémoire apaise l’âme, apporte du réconfort et aide la société à ne pas reproduire les mêmes erreurs tragiques de son passé.

Les enfants, femmes et hommes de Bentalha, Raïs et d’autres bourgades transformées en boucherie par des bandes armées, ont été oubliés et leurs tombes enfouies dans les méandres de notre indifférence.

Ni devoir de mémoire, ni hommage, ni justice, ni vérité. L’Algérie a enterré les victimes comme des vulgaires animaux de compagnie tués par une épidémie ravageuse. Est-ce le prix de la paix ? Non car aucune société ne jouit de la paix si l’injustice nourrit toujours les doutes, les ressentiments et la haine.

Fort heureusement, dans notre pays, il n’y a guère de conflit armé. Mais la violence s’exprime autrement à travers cette délinquance grandissante, cette criminalité alarmante, ces frustrations collectives, cette aigreur et agressivité qui façonnent le comportement de nos concitoyens. Le pardon et la réconciliation ne suffisent pas à ramener la paix à un pays. La justice doit consacrer ce processus qui dure des années. La justice apporte des réponses aux victimes, empêche les coupables de récidiver, calme les douleurs de la mémoire et extirpe la vengeance de l’inconscient collectif pour faire barrage aux tentatives de déstabilisation dont peut être victime tout un pays. Et 9 ans après, il est temps d’intégrer la Justice à cette charte nationale pour la paix et la réconciliation nationale. Cela fera du bien, beaucoup de bien à cette Algérie qui demeure encore malade de son passé.

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