Chef du gouvernement hier, « opposant » de premier plan aujourd’hui. C’est le cas de Mouloud Hamrouche, Sid Ahmed Ghozali, Mokdad Sifi, Ahmed Benbitour et Ali Benflis. Plutôt c’est ce que l’on veut nous faire croire. Dans une démocratie, cela aurait été compréhensible. Mais dans le contexte politique algérien, sous un régime autoritaire,  cette mue hallucinante ne peut que susciter de nombreuses interrogations.

Peut-on devenir opposant après avoir cautionné, de manière passive ou active, l’arbitraire ? Peut-on délaisser sa carapace de serviteur du régime pour porter la casquette d’opposant à ce même régime ? Ces enfants du système sont-ils assez légitimes pour prétendre au statut d’opposant ? S’ils trouvent grâce aux yeux de certains acteurs et militants politiques, leur incapacité à mobiliser large autour de leur « stratégie » ou « plan » de  transition démocratique démontre leur manque de crédibilité.

De Hamrouche à Benflis, en passant par Ghozali, Sifi et Benbitour, aucun n’a démissionné de son poste pour dénoncer les injustices, l’arbitraire, le déni de droits, le déni identitaire, la bureaucratie,  la corruption … En en un mot, nul n’a jugé utile de se démarquer de la politique  autoritaire, oppressive et répressive menée par  le régime qui les a portés au pouvoir.  Certes, Benbitour a démissionné, mais tout comme ses prédécesseurs (Hamrouch, Ghozali et Sifi) et son successeur (Benflis),  il a fallu qu’il soit en disgrâce auprès de l’homme fort du moment pour claquer la porte.

Le premier à avoir pris (timidement) ses distances vis-à-vis du pouvoir, en se rapprochant de Hocine Ait Ahmed, est Mouloud Hamrouche. C’était après avoir servi le pouvoir, ou les intérêts du pouvoir, pendant presque un quart de siècle (1968-1991), de par les fonctions politiques qu’il avait occupées. Le natif de Constantine (est du pays) en 1943, intègre le gouvernement à l’âge de 25 ans en qualité de délégué au Ministère de la Défense auprès de la Présidence de la République, sous Boumediène. En 1979, Il occupe ensuite le poste de chef de protocole de la Présidence de la République, une fonction qui lui a valu le sobriquet de porteur de parapluie. Il exerce, ensuite, comme SG du gouvernement (1984) et SG de la présidence En 1986, avant de devenir chef du gouvernement le 9 septembre 1989. Suite aux événements d’octobre 1988, une nouvelle constitution consacrant l’ouverture des champs politique et médiatique est promulguée sous la pression de la rue. Le chef du gouvernement, récemment désigné, en tire profit. Il sera désormais qualifié d’homme de réforme. En juin 1991, en pleine crise politique, il quitte la chefferie du gouvernement.

Son successeur n’est autre que son ancien ministre des Affaires étrangères, Sid Ahmed Ghozali, en l’occurrence. L’enfant de Mascara  (né en 1937) occupe le poste de conseiller pour les questions énergétiques au ministère de l’économie lendemain de l’indépendance (1962-1964). C’est lui qui a eu notamment à organiser en 1991 les premières élections législatives pluralistes du pays. Ses détracteurs imputent en partie la victoire écrasante de l’ex-FIS (Front islamique du salut) au premier tour de ces joutes électorales, avant l’arrêt du processus électoral.

Chef  du gouvernement de janvier 1994 à décembre 1995, Mokdad Sifi a eu à occuper autant de hautes fonctions que ses prédécesseurs. De 1973-1977, il a été : Sous-directeur des projets et réalisations au Ministère de l’industrie et de l’énergie, directeur des projets industriels au Ministère des industries légères (1977-1979), Secrétaire général de la Commission des affaires économiques du parti FLN (1979-1980), directeur général de la coordination et du contrôle au Ministère du commerce (1980-1984), Secrétaire général du ministère des travaux publics (1984-1987), Secrétaire général du Ministère des finances (1987-1990), Chargé de mission auprès du Chef du gouvernement (1990-1991), Chef de cabinet du Chef du gouvernement. (1991-1992), Ministre de l’Equipement (1992-1994).

Les deux autres ex-chefs du gouvernement, à savoir Benbitour et Benflis, sont les derniers à avoir occupé ce poste.

Benbitour a été notamment chargé de mission à la Présidence de la République (1991-1992), ministre délégué au Trésor (1993-1994), ministre des Finances (1994-1996), sénateur au Conseil de la Nation (1998-199), et enfin Chef du gouvernement. Économiste, il est l’un des artisans des accords avec le FMI.

Quant à Benflis, il a occupé notamment le poste de ministre de la Justice (1988), membre du comité central et du bureau politique du FLN (1989, 1991, 1996, 1998 et 2000), SG du FLN en 2003, directeur de campagne de Bouteflika en 1999, SG par intérim de la Présidence de la République (1999) puis son directeur de cabinet (1999-2000), avant d’être nommé chef du gouvernement en août 2000.

Quoique Benbitour a démissionné au bout de huit mois d’exercice, le fait d’avoir intégré le gouvernement de Bouteflika – qui traînait des casseroles, notamment l’affaire de la cour des comptes – entache sérieusement sa crédibilité.

Si la manière avec laquelle ils ont quitté le pouvoir, ou ont été contraints de le faire, diffère selon la personne et le contexte du moment, ils ont tous été appelés à l’intégrer en reconnaissance de leur loyauté et fidélité envers le régime. Pour preuve : ils occupaient tous de hautes fonctions politiques et/ou parlementaires au moment où des assassinats politiques (Mohamed khider 1967, Krim Belkacem 1973, Mohamed Boudiaf 1992…), des massacres de civils (octobre 1988 et printemps noirs de Kabylie en 2001…), des arrestations de militants des droits de l’homme et de la démocratie, répression de toute forme d’expression ou de manifestation de l’opposition, mais aucun d’entre eux n’a manifesté une quelconque forme d’opposition, ne serait-ce que par une déclaration publique.

Ces opposants de la dernière pluie sont-ils donc une fabrication des laboratoires du régime pour noyauter et canaliser l’opposition ? La question mérite un sérieux débat…

Yacine Omar 

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