Entre récupération politique et bataille économique, la gestion du patrimoine demeure aujourd’hui en Algérie au cœur de nombreuses problématiques. D’Alger à Oran, tour d’horizon des différents chantiers, des blocages, mais aussi des initiatives qui marchent.

Deux matelas, un réchaud, un frigo et une forte odeur de renfermé. Voilà à peu près tout ce qui compose la minuscule pièce que tient à nous présenter Ouardia*. C’est ici qu’elle vit avec sa fille handicapée, dans une petite douira de la basse Casbah d’Alger où s’entassent pas moins de 24 personnes.

« C’est si petit qu’on arrive pas à dormir, surtout qu’on entend tout ce qu’il se passe à côté, » témoigne Ouardia*, qui se fera violemment tancer par une voisine pour avoir ouvert sa porte à des étrangers. « On devient fous dans ce poulailler, » lance désespérément la vielle dame aux traits marqués.

Quelques ruelles plus loin, une deuxième femme nous interpelle depuis sa fenêtre du premier étage. Cela fait 72 ans que Chefika* vit dans une jolie maison à patio bien entretenue, et elle insiste pour nous montrer quelques photos du temps où tous les occupants cohabitaient joyeusement. Car avec les nombreux départs et arrivées de ces dernières années, ces bonnes relations ont disparu. Certains ont imposé des rideaux entre les différents espaces, d’autres n’ont que faire des nuisances sonores ou considèrent la terrasse supérieure comme un dépotoir. Face à cette situation qu’elle juge de plus en plus insupportable, Chefika* et sa famille ont déposé un dossier de relogement. C’était il y a plus de quinze ans et la procédure n’a toujours pas abouti.

Le contraste entre une Casbah classée et le calvaire de ses habitants

Même lorsqu’il s’agit de parler en priorité de patrimoine, le social vous rattrape inévitablement lors d’une visite de la Casbah. Comme si ces aspects n’étaient que deux faces d’une même pièce. « Il existe un vrai paradoxe entre un site classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1992, et le calvaire de ses habitants qui y vivent dans une grande promiscuité, » confirme Leïla Oubouzar, architecte qui travaillait jusqu’au début des années 90 sur divers chantiers de la Casbah, pour le compte de l’Entreprise de restauration du patrimoine culturel (ERPC).

Aujourd’hui enseignante à la faculté de Tizi-Ouzou, elle milite pour que la restauration de la ville historique ne soit pas seulement de façade et qu’elle aille de paire avec un vrai plan de relogement -qui ne viserait non pas à la vider de ses habitants, mais simplement à la « dé-densifier ». Il s’agirait dans un second temps de mettre en place des initiatives innovantes -écoles artistiques, ateliers de sensibilisation aux questions urbaines et écologiques par exemple- dans le but de « réintégrer » à la ville moderne une Casbah aujourd’hui marginalisée, figée dans le temps et coincée entre le siège de la DGSN en son extrémité inférieure et une caserne militaire dans sa partie supérieure. « C’est un crève-coeur de voir l’état de la vieille ville aujourd’hui, mais ce serait tout autant un crime de faire de ce tissu vivant un musée, » résume Mme Oubouzar. « Ça correspond à une vision prédatrice de la vie que je ne peux pas concevoir. »

10429318_960795153938051_3718280563820661232_n
Les rideaux entre les différents logements des maisons à patio de la Casbah, symboles d’une cohabitation de plus en plus difficile entre les habitants “historiques” et les nouveaux venus. Crédits photo : AB.

« Le patrimoine architectural algérois est à la fois universel et local »

Le cas de la Casbah est certes emblématique de la gestion du patrimoine architectural de la capitale, mais il est loin d’être isolé. Nous pénétrons un peu plus tard dans les cours intérieures et les cages d’escaliers des immeubles haussmanniens de la rue Larbi Ben M’Hidi, ex-rue d’Isly, artère centrale du développement urbain dans la deuxième moitié du 19e siècle. Le type de population n’est évidemment pas le même, mais là aussi les murs se fissurent et les bâtiments ne sont pas entretenus.

« Or ce patrimoine mériterait des rénovations durables parce que c’est une part importante de nos villes actuelles, » affirme Leïla Oubouzar, qui s’est également beaucoup intéressée à l’histoire urbaine d’Alger des 19e et 20e siècles. « Il faut à tout prix sortir cet héritage de toute vision idéologique, qui témoigne surtout d’une méconnaissance de l’histoire architecturale mondiale des deux derniers siècles. Les grands boulevards et les rues à angle droit sont loin d’être typiquement européens ou de style colonial. L’Alger moderne est sorti des murs de la Casbah suivant un schéma universel qui veut que la ville du 19e s’ouvre sur la rue, le boulevard, la place, à l’image de Mexico, Athènes ou Paris à la même époque. De même, Alger a ensuite été dans la première moitié du 20e siècle un formidable creuset pour les modernistes comme Petit, Le Corbusier ou encore Pouillon, qui y ont développé des innovations architecturales majeures et qui façonnent encore aujourd’hui notre paysage urbain. Le patrimoine algérois est donc à la fois universel et local. »

10616392_960798723937694_5739091763774366087_n
Après d’intenses tractations, l’inscription “Galeries de France” sur la façade du Musée d’art moderne et contemporain d’Alger-centre (MAMA) n’a pas été effacée mais cachée par des panneaux de couleur, témoignage intéressant des enjeux idéologiques qui sous-tendent la mise en valeur du patrimoine algérois récent. Crédits photo : AB.

Les palmiers d’Alger Médina plutôt que les douiras de la Casbah

Cette architecte militante ne tarit pas d’anecdotes pour démontrer la ténacité de ces préjugés, y compris au plus haut sommet des structures étatiques. Elle dénonce aujourd’hui l’absence d’une initiative concertée entre les différents ministères et qui respecterait la richesse historique, architecturale et urbanistique d’Alger pour en faire une ville à la hauteur de son potentiel.

« Tout ce qu’on construit aujourd’hui, ce sont des clôtures et des bâtiments au style ostentatoire, privilégiant la quantité à la qualité. C’est désolant de voir que l’État préfère investir dans les palmiers d’Alger Médina qui « dubaïsent » la ville, plutôt que dans de vrais projets structurants dans lesquels les habitants se retrouvent. Il manque aujourd’hui une vraie vision sociétale, ainsi qu’une politique culturelle et environnementale cohérentes, » déplore cette grande admiratrice des œuvres de Fernand Pouillon. D’après elle, c’est l’un des architectes qui a su le mieux retranscrire l’identité méditerranéenne de la ville et l’ancrer dans son territoire en composant avec la culture locale, tout en ayant constamment le souci du bien-être des populations. Elle en veut pour preuves les encorbellements, les faïences ainsi que les nombreux espaces ouverts des grands ensembles en pierre ocre dans les quartiers populaires de Diar el Mahçoul et Diar es Saada, où les habitants présentent avec fierté leur “Tour Totem” et les îlots de fraîcheur de “Pouillon l’Algérien”. C’est sur cette note d’espoir que s’achève notre visite de la capitale.

« On ne naît pas oranais, on le devient »

Les préjugés et l’inertie des pouvoirs publics, Kouider Metaïr les retrouve également à Oran. C’est pourquoi cet ingénieur en audiovisuel a décidé de fonder il y a un peu plus de dix ans l’association Bel Horizon, dans le but de sensibiliser la population de la deuxième ville du pays à la richesse de son patrimoine. Une initiative qu’il résume souvent par cette formule, paraphrasant Simone de Beauvoir : « On ne naît pas oranais, on le devient. »

La mission principale de Bel Horizon est de former des « activistes du patrimoine » capables non seulement de partager leurs connaissances sur l’histoire et l’architecture de la ville, mais également de jouer le rôle de « lanceurs d’alerte » dès qu’ils sentent qu’un bâtiment est laissé à l’abandon ou que sa restauration ne respecte pas certaines règles. En dix ans, l’association a sensibilisé pas moins de 80 guides répartis en trois promotions. L’enseignement se déroule sur un an, à raison de deux séances hebdomadaires de cours, débats et surtout de nombreuses visites sur le terrain. Il est dispensé par des chercheurs bénévoles, et ouvert à tous -le seul pré-requis étant un niveau d’éducation au minimum équivalent à la terminale.

Ainsi, Fethi est bagagiste dans un grand hôtel, et prend en charge deux à trois groupes chaque mois pour leur faire visiter la Place d’armes, la Mosquée du Pacha ou encore les Bains turcs situés à l’intérieur des remparts de la ville fortifiée. « J’ai toujours aimé l’histoire, et j’apprécie d’autant plus cette position de relais que je me suis rendu compte que même ses plus vieux habitants ne connaissaient pas l’histoire de notre ville, » témoigne ce passionné, qui peut citer une anecdote sur presque chaque bâtiment du centre ville et connaît sur le bout des doigts la moindre date de l’histoire locale. « Un ami m’a fait découvrir Bel Horizon en 2006, et j’ai de suite adhéré! » s’exclame le jeune homme de 34 ans.

DSC01772
Une partie de l’équipe de Bel Horizon dans son local du centre-ville. Tout à gauche, Fethi, et juste à côté de lui Kouider Metaïr, président de l’association. Crédits photo : TB.

20 000 participants pour une « randonnée patrimoniale »

En plus des visites, gratuites pour les particuliers mais qu’elle monnaye auprès des grandes entreprises ou établissements touristiques, Bel Horizon organise de nombreuses manifestations chaque année. Centrées sur le patrimoine, elles débordent bien souvent de leur cadre initial et se transforment en gigantesques rassemblements festifs, comme la dernière marche sur Santa Cruz qui a mobilisé plus de 20 000 personnes en 2011 (voir la vidéo ci-dessous). Face à l’ampleur de la logistique, cet événement annuel se limite depuis à une balade urbaine ponctuée de nombreuses animations artistiques et ateliers de sensibilisation au patrimoine et à l’environnement.

« Personne ne s’attendait à un tel engouement, et je me souviens qu’en 2011 même les journalistes n’y croyaient pas et avaient enlevé un 0 au nombre de participants! » raconte Kouider Metaïr, l’un des 36 membres fondateurs de Bel Horizon. « Nos actions répondent à un besoin immense de vivre ensemble après les multiples troubles de notre histoire récente. C’est pourquoi la grande majorité sont organisées dans l’espace public, et que nous encourageons une vraie mixité sociale. Nous nous adressons à tous, aussi bien aux familles qu’à la jeunesse dorée et aux pickpockets! » s’enthousiasme le président historique du collectif.

Une renommée qui dépasse les frontières de l’Oranais

Bel Horizon possède de nombreux partenaires au niveau local, à la fois dans le dynamique tissu associatif oranais et parmi les représentations consulaires étrangères et les Instituts français, Cervantès, Goethe ou encore le British Council. L’association entretient également de bonnes relations avec les autorités locales, comme la wilaya ou l’APC, dont M.Metaïr a été conseiller de 2007 à 2012. Elle ne reçoit, cependant, presque aucun soutien du Ministère de la Culture, et se finance essentiellement en répondant à des appels à projets de l’Union européenne, grâce à des fonds privés ou provenant de la municipalité et de programmes internationaux.

Bel Horizon bénéficie aujourd’hui d’une notoriété qui dépasse les frontières de l’Oranais, puisqu’elle a initié un réseau national de sensibilisation au patrimoine -au nom évocateur « d’Héritages pluriel »- et se trouve en charge de la plupart des visites officielles, comme récemment celles du roi d’Espagne Juan Carlos ou de l’ex-Premier Ministre français Jean-Marc Ayrault. L’association compte actuellement une centaine d’adhérents, tous bénévoles et à peine trente ans de moyenne d’âge, et espère pérenniser son activité en créant quelques postes professionnels dans les années à venir.

DSC01780
Un vaste plan de rénovation de 600 immeubles du centre-ville a été confié en 2009 à des entreprises espagnoles ou italiennes. Crédits photo : TB.

Tous les chantiers de restauration aujourd’hui à l’arrêt

Bel Horizon compte aujourd’hui parmi ses membres plusieurs architectes, mais elle n’intervient jamais directement sur la partie technique des rénovations, se contentant de jouer un rôle de surveillance et parfois d’expertise sur les différents chantiers engagés par la direction locale du Ministère de la Culture. Or, force est de constater aujourd’hui que la plupart des travaux engagés ont été suspendus pour cause de mauvaise gestion.

L’association a, par exemple, dénoncé il y a quelques années des dysfonctionnements dans la restauration du fort de Santa Cruz, où l’architecte officiellement mandaté était en passe d’effacer de nombreux graffitis anciens et ne se préoccupait même pas des problèmes d’étanchéité. Il a été déchargé du projet en 2007, mais personne ne l’a pour le moment remplacé. De même, le chantier du palais du Dey est aujourd’hui à l’arrêt. Il y manque toujours un bout de plancher dans la salle principale et le sol des écuries est couvert d’un mélange de boue, de poussière et de fientes de pigeons.

Même si le patrimoine est globalement mieux conservé et mis en valeur à Oran qu’à Alger, avec notamment une vaste opération de restauration privée de 600 immeubles anciens entamée en 2009, des mécanismes similaires sont bien souvent à l’œuvre. Là encore les autorités préfèrent détruire plutôt qu’entretenir, en raison d’une intense spéculation immobilière, de la facilité que cette solution représente, mais aussi de la même ignorance de l’histoire architecturale locale -d’autant plus riche qu’Oran a été aux mains de nombreux occupants différents au cours des siècles (romains, phéniciens, berbères, arabo-musulmans, et depuis cinq siècles successivement espagnols, ottomans puis français).

« L’entretien du patrimoine n’est encore qu’une vaine prétention en Algérie, » conclut Kamel-Eddine Bereksi, président de l’association Santé Sidi el Houari (SDH), qui forme des jeunes oranais en échec scolaire aux métiers traditionnels du bâtiment. « ll existe depuis l’indépendance une trop grande rupture entre les citoyens et leur patrimoine. Il est grand temps qu’on reconnaisse dès l’école les différentes composantes culturelles de l’identité algérienne. C’est une réalité historique et ce qui fait notre richesse, alors pourquoi continuer à le nier? »

*ces prénoms ont été modifiés.