Gilles Kepel était l’invité du forum du journal « Liberté » ce mardi pour parler des bouleversements actuels du Moyen-Orient et de leurs conséquences en Europe et au Maghreb. Le politologue français, spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, est en Algérie dans le cadre d’une tournée maghrébine et dit vouloir faire un état des lieux des relations franco-algériennes, afin de présenter des pistes de réflexion au gouvernement français.  

« Cela fait 35 ans que je travaille sur le Moyen-Orient et c’est la première fois que je vois des changements d’une telle ampleur », a commencé par souligner Gilles Kepel, arabophone et observateur respecté des problématiques moyennes-orientales.

Un monde arabe en pleine redéfinition

Devant une salle comble au siège du journal « Liberté » à El-Achour, Gilles Kepel a, pendant plus de deux heures, décortiqué les événements qui bouleversent actuellement la région et répondu aux nombreuses questions des participants. « Nous assistons à un bouleversement des cartes majeur », analyse-t-il. « Le système Sykes-Picot* qui a assuré la stabilité des frontières depuis près d’un siècle est en pleine implosion ». Le chercheur français, professeur à Sciences-Po Paris et auteur entres-autres de « Fitna » et « Passion arabe », a détaillé les changements géopolitiques en cours avec une Turquie de plus en plus puissante et le retour prévisible de l’Iran sur la scène internationale en fonction de l’issue des négociations sur le nucléaire. « Est-ce que le système du Golfe en tant que redistributeur de la rente pétrolière survivra à ces changements ? On ne le sait pas encore, tout dépendra de la redéfinition des cartes et des alliances ». Après une brève mise en contexte, Gilles Kepel a abordé l’actualité chaude avec l’émergence de Daech et la possible coalition internationale pour lutter contre cette entité apparue en Irak en juin dernier. Des enjeux majeurs qui n’ont pas manqué de susciter un vif débat avec l’assistance.

Comment expliquer la célérité d’organisation de Daech ? Pourquoi ne l’a-t-on pas vu venir ? Al Qaida a-t-il vraiment été détrôné par cette nouvelle entité ? Quels États émergeront du maelstrom actuel ? Le flot de questions sur les conséquences de l’apparition de « l’État islamique » et la difficulté de Gilles Kepel à y répondre prouvent l’incertitude qui règne aussi bien du côté des décideurs que du côté des têtes pensantes. « Personne ne sait à quoi ressemblera le Moyen-Orient dans cinq ans. La Libye existera-t-elle encore ?  Et l’Irak? », interroge Gilles Kepel. « Ces questions concernent les deux côtés de la Méditerranée ».

Renouer les liens avec l’Algérie

Sur le motif de sa visite en Algérie, Gilles Kepel évoque la mission que lui a confiée le premier ministre français Manuel Valls. « Cette mission consiste à faire un état des lieux et à repenser les relations franco-algériennes sous un nouveau jour ». « Nos deux sociétés sont interpénétrées et on ne peut réfléchir comme si l’histoire qui les lient n’existaient pas », a-t-il plaidé. Gilles Kepel a souligné l’enjeu majeur des citoyens français binationaux. « Ces millions de franco-algériens sont un enjeu majeur. Nous devons repenser ce mélange entre nos sociétés du Nord et du Sud ». Le cœur ouvert et la main tendue, le politologue se dit optimiste. « Depuis que je suis arrivé, j’ai vu les autorités algériennes montrer un vif intérêt quant aux échanges intellectuels entre nos deux pays ». « Il y a une véritable place pour le dialogue. Il faut saisir cette chance pour construire quelque chose ensemble et pour réfléchir sur des enjeux qui nous concernent tous » a-t-il conclut.

* Les Accords Sykes-Picot, signés en 1916 entre la Grande-Bretagne et la France, ont entériné le partage du Moyen-Orient en zone d’influence entre ces grandes puissances, en vue de contrer les revendications ottomanes.

Agnès Nabat