Après avoir consenti à beaucoup de sacrifices pour défendre le pays contre les terroristes durant les années 1990, les gardes communaux estiment que la politique de gestion des séquelles de la décennie noire, prônée par le pouvoir depuis le début des années 2000, tend à réhabiliter les bourreaux et ignorer les patriotes.

Mardi 16 septembre 2014, 11h45. Dans le petit jardin jouxtant la Grande poste d’Alger, Aliouat Lahlou, porte-parole du Mouvement des gardes communaux libres (MGCL), et ses camarades sont entourés de journalistes, reconnaissables à leurs calepins et stylos à la main. « On a fait de Madani Mezrag (ancien dirigeant de l’ex-Armé islamique du salut) une personnalité nationale en l’invitant à El Mouradia (dans le cadres des consultations autour de la nouvelle constitution menée par le chef de cabinet du président de la République, Ahmed Ouyahia, ndlr) alors que les gardes communaux sont abandonnés à leur sort et méprisés après tant d’années de sacrifices pour défendre la patrie contre les terroristes islamistes », tonne M. Lahlou, en colère. « C’est une honte ! Nous allons faire un front contre cette constitution », se révolte-t-il.

Un de ses collègues abonde dans le même sens : « C’est scandaleux !  Quand les gens fuyaient en 1995 les villages vers les villes, voire à l’étranger, et faisaient du coup leurs affaires, nous, nous sommes jetés dans la gueule du loup en rejoignant les détachements de la garde communale, souvent érigés à la limite de forêts infestées par les terroristes islamistes. Aujourd’hui, ces derniers ont tout, nous, nous n’avons rien ».

Venu braver l’interdit et marcher sur Alger, le MGCL a été contraint de transformer sa marche en un rassemblement de protestation, vraisemblablement faute de monde.

Le porte-parole du MGCL justifie la timide présence de ses collègues par  des « intimidations, des pressions et le manque de moyens ». « Beaucoup de gardes communaux sont dans le dénuement total et ne peuvent pas se permettre un déplacement sur Alger, surtout ceux  qui vivent dans les wilayas de l’intérieur et du sud du pays », argumente-t-il. D’autres délégués estiment que beaucoup de garde communaux ont été terrorisés lors de la répression féroce de la marche de juillet 2012. Ils estiment que le traumatisme est toujours là.

Au bout d’une demi-heure de harangues et de questions-réponses entre les manifestants et les journalistes, la foule compacte périclite et plusieurs petits groupuscules se forment ça et là au milieu du petit jardin, sous le regard curieux des passants.

Iddir Mohamed Ramdane, ancien chef de groupe de gardes communaux dans la région d’Ait Zmenzer (wilaya de Tizi-Ouzou), au milieu des années 1990, profite de l’occasion pour exposer son cas. Atteint d’une maladie respiratoire chronique (BPCO) à l’époque, il séjourne pendant une semaine à l’hôpital et passe 15 jours en convalescence. Sauf qu’au lendemain de sa sortie, il est forcé de rejoindre son poste. Convalescent, il est dans l’incapacité de reprendre du service. Accusé d’avoir abandonné son poste, il est suspendu en novembre 2006 pendant 22 jours pour « une erreur de 3e degré ». Des ponctions son également effectuées sur son salaire. Pourtant, affirme-t-il, « je leur ai fourni mon dossier médical prouvant que j’étais convalescent ».

Son collègue, Mesrane Meziane, est, lui aussi, suspendu depuis 2001. Meziane rejoint la milice en 1996, au moment où la lutte armée antiterroriste bat son plein, sous la présidence de Liamine Zeroual. En février 1998, au lieudit Ammara, dans la région de Mechdallah (wilaya de Bouira), un accrochage oppose les miliciens et les terroristes islamistes. Bilan : un garde communal tué, un terroriste éliminé et des blessés dans les deux camps. Meziane fait partie des blessés parmi les miliciens. Il est atteint par un hebhab (mortier artisanal) à différents endroits de son corps. Retroussant les manches de sa chemise, il laisse apparaitre une cicatrice sur son avant-bras droit, témoin indélébile de cette macabre journée de 13 février. Après plusieurs mois de convalescence, il est suspendu de ses fonctions en 2001 pour « inaptitude ». Son dossier médical prouvant son aptitude à continuer de servir, « visé même par un médecin militaire en 2003 », ne convainc pas la délégation de wilaya de la garde communale à Bouira. Depuis, il est balloté entre la délégation de la garde communale de la wilaya et la CNAS. Ayant bénéficié d’un taux d’invalidité 15%, sa pension ne dépasse pas les 3 600DA. Il est père de 6 enfants.

Triki Laadjal, lui, est venu en tant que représentant de 2 400 gardes communaux de la wilaya de Khenchela. Ayant subi trois interventions chirurgicales pour une pathologie au foie, il est invalide depuis 2009. A l’origine de sa maladie, la consommation d’eau impropre « durant (ses) années de service ». « Aujourd’hui, dit-il, je n’ai pas une pension de retraite. On me dit que je ne suis pas concerné par la loi de 2011, sous prétexte que mon invalidité est intervenue avant. On me verse uniquement une pension d’invalidité de 22 000 DA par mois. Que peut faire un père de six enfants, invalide de surcroît, avec une telle pension ? », se plaint-il.

Un de ses collègues à Khenchela, à en croire ses dires, « est kidnappé depuis près de deux ans et aucune information n’a filtré à son sujet ». « La femme et les quatre enfants de mon collègue enlevé survivent dans des conditions misérables dans la commune de Siar, relevant de la daïra de Chechar. Sa femme ne touche aucune pension. On lui dit qu’elle n’en ouvre pas droit tant que l’enquête n’a aura pas déterminé son sort », témoigne-t-il, très touché.

Selon les statistiques du MGCL, pas moins de 35 000 gardes communaux ont été radiés « arbitrairement ou de manière abusive », 10 000 autres ayant intégré l’armée « n’ont pas de statut », et quelques 65 000 autres, mis à la retraire, n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois. Après avoir réitéré leurs principales revendications, les gardes communaux se sont dispersés dans le calme vers midi.

Yacine Omar