« Obsolète », « vieillotte », « stalinienne »… Les experts en communication algériens sont loin d’être convaincus par la tentative de la Présidence d’occuper l’espace médiatique en organisant une exposition photos à l’occasion du 60è anniversaire de la Révolution, le 1er novembre prochain, à la gloire du chef de l’Etat, Abdelaziz Bouteflika, alors que celui-ci se fait très discret depuis sa réélection.

1600 photos, une vie et un engagement politique en clichés. Pour célébrer les 60 ans du déclenchement de la guerre de Libération, le 1er novembre prochain, l’exécutif a décidé de rendre hommage … au Président Abdelaziz Bouteflika. L’exposition sera inaugurée au palais de la Culture à Alger avant d’être présentée à Oran, Constantine et Adrar, a indiqué lundi le ministre de la Communication, Hamid Grine.

Une annonce qui n’a pas manqué d’en faire sourire plus d’un, à un moment où l’absence du Président Abdelaziz Bouteflika intrigue davantage. Muet, le chef de l’Etat l’est resté suite au crash du vol AH5017, affrété par Air Algérie, qui a tué 6 passagers algériens fin juillet dernier, et après l’enlèvement et la décapitation de l’otage français Hervé Gourdel, la semaine dernière. C’est d’ailleurs le Premier ministre Abdelmalek Sellal qui s’est entretenu avec le Président français François Hollande, lorsqu’on apprenait le rapt du guide de haute montagne français à Tikjda. Rebelote, deux jours après le carnage à Laghouat, l’accident de la route le plus meurtrier de l’année, survenu mardi sur un tronçon de la RN23, c’est le Premier ministre qui présente ses condoléances aux familles des victimes à la place du Président de la République.

Ce silence assourdissant de l’homme qui a été réélu en avril dernier pour un 4è mandat consécutif pousse de plus en plus ses opposants, à l’image de l’ancien chef de gouvernement Ali Benflis et du président de Jil Jadid, Soufiane Djilali, à proclamer la « vacance du pouvoir ».

En organisant une pareille exposition au niveau du palais de la Culture à Alger, puis à travers certaines grandes villes du pays, le ministère de la Communication, et derrière lui le Palais El Mouradia, cherche-t-il à faire oublier l’absence prolongée d’Abdelaziz Bouteflika ? La Présidence veut-elle faire ainsi taire les rumeurs, lancées par Algérie Express, selon lesquelles le chef de l’Etat a de nouveau été hospitalisé, transféré cette fois dans une clinique de Genève ? C’est ce que semble croire les experts en communication algériens, que nous avons interrogés. Le but de cette exposition photos est de « ne pas laisser l’opinion publique oublier son Président en lui rappelant ses bonnes œuvres durant ses mandats présidentiels avec un rappel des étapes de sa carrière », considère ainsi Belkacem Ahcène-Djaballah, professeur associé à l’Ecole nationale supérieure de Journalisme et des Sciences de l’information, contacté cette après-midi.

Cette opération médiatique sert aussi à « préparer l’opinion publique à l’absence du chef de l’Etat durant les festivités du 1er novembre », soutient ainsi Belkacem Mostefaoui, sociologue des médias et professeur à l’Ecole de Journalisme d’Alger. Ce ne serait pas une première. Depuis son deuxième AVC, en avril 2013, Abdelaziz Bouteflika a manqué à l’appel des célébrations nationales, en passant de la fête du 5 juillet 2013 et 2014 aux prières de l’Aïd.

Un « rituel ubuesque » et démodé

Moins que l’absence mystérieuse du chef de l’Etat, c’est le mode de communication employé par son entourage qui est profondément raillé par les experts en communication, une partie de la presse nationale et des internautes. « Les modes de communication, grâce d’ailleurs aux nouvelles technologies, ont grandement évolué, mais les gestionnaires, ceux qui appliquent, vivent encore dans les années 1970 et 1980…. », tacle ainsi Belkacem Ahcène-Djaballah. Pour Belkacem Mostefaoui, le « rituel ubuesque » du 1er novembre prochain est un exemple « caricatural de propagande ».

Mais selon cet analyste des médias et de la communication en Algérie, cette exposition photos, aux relents « staliniens », est « contre-productive ». « Ceux qui tirent les ficelles de la communication institutionnelle en Algérie sont dans une logique d’arrogance de renforcement du discours propagandiste sur la personne du Président. Mais, un déficit de présidence ne saurait être camouflé par l’abus de propagande », affirme-t-il.

Belkacem Mostefaoui va plus loin encore : « Le message, que renvoie cette exposition photos, à la gloire de Bouteflika n’est pas en phase avec les attentes des Algériens. Comment peut-on encore concevoir des campagnes de communication pareille dans l’Algérie de 2014, qui fait face à de sérieux problèmes sociaux, économiques et sécuritaires ? Les communicants qui entourent le Président sont à côté de la plaque ».

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