Dans un documentaire très personnel, le Franco-algérien Damien Ounouri retrace l’histoire de son oncle, fidaï pendant la guerre d’indépendance. Un passé que le réalisateur redécouvre en même temps que son personnage, en retournant sur les lieux de ses missions « révolutionnaires » entre Clermont-Ferrand, Paris et Saint-Étienne. Interview. 

Comment vous est venue l’idée de ce documentaire, « FIDAÏ » ?

Damien Ounouri : D’une façon assez naturelle. Mon père me parlait souvent de cet oncle qui s’était battu pour l’indépendance de l’Algérie. Gamin, j’en faisais un héros. Quand je l’ai enfin rencontré dans les années 90, j’ai été impressionné par son charisme et sa simplicité. C’est finalement en 2008 qu’a germé l’idée de ce film, qui a mis quatre ans à voir le jour. Au début, mon oncle me racontait ses souvenirs par téléphone ; puis je suis parti faire des repérages ; il a ensuite fallu trouver un producteur ; le tournage a finalement commencé en 2011 et a duré deux mois.

Dans ce documentaire, vous faites à la fois le portrait de votre grand oncle et de la relation que vous entretenez avec lui. De même que « FIDAÏ » est en même temps le récit d’un fidaï et celui d’un jeune homme qui redécouvre l’histoire de ces aînés. Pourquoi était-il si important de vous mettre en scène dans le documentaire ?

Au départ, je ne voulais pas apparaître dans le documentaire mais il fallait en tout de même prendre en compte une spécificité : le personnage principal de FIDAÏ est l’oncle du réalisateur. Je rentre progressivement dans le documentaire, pour devenir de plus en plus présent. Quand débutent les reconstitutions [Damien Ounouri fait rejouer à son grand-oncle ses missions révolutionnaires, notamment une tentative d’assassinat politique, ndlr], mon oncle se mettait tellement à nu que je me devais en quelque sorte, moi aussi, de me mettre à nu en apparaissant dans le champ. Cette présence est devenue une envie mais aussi une nécessité dans la recherche du souvenir. J’aurais pu faire jouer un acteur, mais il y avait une confiance mutuelle qui permettait à mon oncle de se livrer plus facilement.

Mon documentaire parle de la mémoire et de la transmission de cette mémoire. Cette mise en scène était aussi une manière de montrer comment elle se transmet d’une génération à l’autre.

Votre démarche est singulière : vous faites revenir votre grand-oncle dans les lieux qu’il a côtoyé quand il était fedayin pour, en quelque sorte, lui faire retrouver la mémoire. A la fin du film, on le voit malade et fatigué. Comment a-t-il vécu cette expérience ?

Au fur et à mesure des repérages et de l’écriture, ce dispositif narratif est devenu évident. Le passage à Annaba, le retour en France à Saint-Etienne et Clermont-Ferrand : mon oncle savait que toutes ces étapes faisaient partie du tournage. Il s’était engagé à me raconter son histoire et voulait à tout prix tenir sa parole. L’expérience n’en a pas été moins éprouvante pour lui.

Mon oncle évoque les « djinns » à la fin du film, ces anges malveillants qui hantent l’imaginaire algérien. Je trouve que c’est une très bonne image : on a fait le film avec des fantômes et des esprits, à force de retourner dans des lieux vides. Mais au bout du compte, je pense que l’expérience de faire ce film en remuant tous ces souvenirs est devenue peu à peu aussi importante pour mon oncle que son engagement de fedayin.

La forme de certains documentaires existants vous a-t-elle inspiré ?

Si je devais citer deux documentaires qui ont influencé ma démarche, ce serait Che Guevara, journal de Bolivie où Richard Dindo retrace le chemin du leader argentin et S21 de Rithy Panh, qui revient sur les lieux de torture et d’exécution du régime Khmers Rouges.

Vous qui n’avez pas grandi avec l’enseignement de l’Histoire officielle sur la guerre d’indépendance, quel regard portez-vous sur ces événements et sur l’engagement de votre grand-oncle ?

C’est vrai que j’ai découvert tardivement l’histoire de la Guerre d’Indépendance, et notamment la question des fedayins. Je me suis donc beaucoup documenté grâce aux ouvrages d’Ali Haroun, Mohamed Harbi ou Benjamin Stora. J’ai aussi travaillé avec l’historienne Linda Amiri qui s’est intéressée à la bataille FLN/MNA. J’ai ainsi découvert l’existence de deux catégories de fedayins [« fedayin » est le pluriel de fidaï, ndlr] : les soldats expérimentés qui se battaient contre la police française d’un côté, de l’autre les groupes armés composés de gens comme mon oncle qui n’avaient jamais touché une arme et que l’on chargeait des assassinats politiques. J’ai eu des difficultés à reconstituer cette histoire car le FLN est une structure pyramidale très cloisonnée : ceux qui sont au bas de l’échelle ne rencontrent pas les chefs.

A rebours des chefs et des héros toujours sur le devant de la scène, je cherchais avec FIDAÏ à mettre en avant les gens simples qui ont aussi fait l’Histoire. J’aime l’idée de raconter une histoire collective par des parcours de gens ordinaires. Ce documentaire sonde les moteurs de l’engagement, ce qui peut mener un jeune algérien à partir en France pour réaliser des missions révolutionnaires. L’histoire de mon oncle est une de ces histoires modestes qui tissent aussi la Grande Histoire.

Votre documentaire a mis beaucoup de temps à sortir au cinéma. La sortie en salle est prévue en France le 29 octobre. A quand sa diffusion en Algérie ?

C’est vrai, nous avons terminé le film depuis 2012, mais nous avons eu beaucoup de difficulté à le distribuer. Il est passé par plusieurs festivals au préalable, Toronto, New York, Bejaia dernièrement.

Sa sortie en Algérie n’est pas encore à l’ordre du jour. On discute avec notre coproducteur algérien mais c’est compliqué, car on manque de distributeurs ici. Il est frustrant de faire un film et de ne pouvoir le montrer dans le pays concerné.