Les 6è Rencontres euromaghrébines des écrivains ont eu lieu les 28 et 29 octobre à la Bibliothèque Nationale d’Alger. L’occasion pour des auteurs des deux rives de la Méditerranée d’échanger autour du thème « La vie est ailleurs », tiré du livre éponyme de l’écrivain tchèque Milan Kundera.

Quel meilleur lieu que la Bibliothèque Nationale d’Alger pour accueillir les 6è Rencontres euromaghrébines des écrivains ? « Nous avons décidé de sortir de l’ambiance feutrée des hôtels pour aller vers un lieu plus accessible au public », justifie en guise d’introduction l’Ambassadeur et Chef de la Délégation de l’UE en Algérie, M. Marek Skolil. Ce dernier explique aussi le choix des organisateurs de déplacer les Rencontres à quelques jours du Salon international du livre d’Alger (SILA). « Notre volonté est de rapprocher les auteurs des professionnels du livre, et d’attirer plus d’écrivains aux Rencontres ».

Manque de communication ou mauvais timing d’un événement organisé en pleine semaine, les efforts d’ouverture vantés par Marek Skolil n’ont en tout cas pas suffit à remplir la salle de la Bibliothèque Nationale réservée aux Rencontres. Une faible fréquentation qui ne doit cependant pas être le seul baromètre pour juger cet événement.

« La vie est ailleurs » : un thème riche et inspirant

Cette année, une vingtaine d’écrivains, algériens, maghrébins et européens étaient invités à s’exprimer sur le thème « La vie est ailleurs », titre d’un roman du célèbre écrivain tchèque Milan Kundera. Une thématique très vaste pour laisser libre court à la sensibilité de chaque écrivain présent. « Nous avons choisi ce thème car il appelle une multiplicité d’interprétations. La phrase de Kundera est un prétexte pour permettre à la diversité des écrivains invités aux Rencontres de  s’y projeter », explique Marek Skolil qui se défend de tout choix politique.

Interprétations politique, géographique, voire intime : chaque écrivain s’est engouffré à sa manière dans la brèche ouverte par cette idée « d’ailleurs ». Ainsi, pour l’auteur algérien Samir Toumi, la notion « d’ailleurs » peut être multiple, mais se définit surtout en opposition à « l’ici ». « Pour moi, l’ailleurs est le fantasme d’une autre vie, d’un autre soi. L’ailleurs c’est ce à quoi rêvent les gamins de Port Saïd, qui cherche à apercevoir l’autre côte de la Méditerranée. Mais l’ailleurs ça peut aussi être un passé fantasmé, l’Alger d’antan avec ses cafés, ses bars ». Krisztina Nemes, écrivaine et traductrice-interprète hongroise évoque pour sa part la « mémoire » pour parler de « l’ailleurs ». « Chaque individu se forge une identité par la narration, en utilisant ses souvenirs pour se construire un ailleurs » explique-t-elle. L’écrivain grec Takis Théodoropoulos en appelle lui à son imaginaire. « Pas besoin de se déplacer pour trouver son ailleurs. Le mien est dans ma tête, dans mes fantasmes. D’ailleurs, je déteste les voyages ! », ajoute-t-il avec malice.

Preuve que cette notion « d’ailleurs » interpelle, le public avait lui aussi son mot à dire. « Moi je suis conteuse. Mon ailleurs c’est les souvenirs de mes grands- parents, les contes d’antan » intervient une femme dans le public. « L’ailleurs c’est l’autre, l’ailleurs est dans l’inter culturalité » lance un homme derrière elle. « Mon ailleurs à moi serait un autrement, un désir de changer le monde », renchérit une troisième personne.

Foisonnement d’interprétations ou cacophonie ? 

Un thème foisonnant qui n’est pas sans déplaire à certains écrivains. « C’est bien qu’un thème soit si large, car il permet de comparer différentes interprétations du monde et confronter des idées auxquelles d’autres n’auraient pas pensé », témoigne l’écrivain tchèque Michal Ajvaz, dont les poèmes et les nouvelles font appel à l’imaginaire du lecteur.

Exil, voyage, imaginaire, nostalgie… Pour d’autres, la cacophonie des interprétations qui naissent d’un thème aussi vaste noient vite la possibilité d’un débat constructif. « On s’y perd, les réactions du public sont très dispersés, donnant un débat un peu creux. Les écrivains étaient dans leur monde, le public dans le sien », réagit Samir Toumi au sortir du premier débat.

Pour Nadia Sebkhi, directrice de la publication de la revue littéraire L’ivreEscQ et modératrice d’un des débats, le public était trop présent. « A mon sens, laisser parler un écrivain marocain, un tchèque, un algérien et un grec  est assez enrichissant pour qu’on ait besoin de faire intervenir le public ! ».

Un point de vue qui reflète peut-être la difficile organisation de Rencontres où la traduction simultanée, indispensable à la compréhension d’un public multiculturel, souffrait de nombreuses failles techniques.

Malgré ces limites, les Rencontres ont tout de même le mérite d’avoir libéré la parole. Une preuve que la littérature a encore un rôle à jouer dans un monde où l’objet livre perd du terrain tous les jours face à l’attractivité des contenus multimédias.

 

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